Un capitalisme résilient

Publié le 03 décembre 2012 à 10h56 dans La crise & Politikè

Voici un nouvel article d’Hugo que je publie ici directement. Il se demande pourquoi la crise du capitalisme n’a-t-elle pas engendré la critique radicale de ce modèle.

A chaque fois qu’un représentant de la gauche anticapitaliste est interrogé par un journaliste, il se voit systématiquement poser cette même question découlant d’une constatation empirique: comment se fait-il que la crise très profonde qui touche depuis 4 ans déjà le système capitaliste, n’a t’elle pas engendré la remise en cause, sinon révolutionnaire, au moins radicale de celui-ci par les peuples subissant, pourtant, au quotidien les conséquences sociales et économiques de ce marasme ?  En réalité, cette question souligne le paradoxe, selon lequel, la crise actuelle du capitalisme au lieu d’engendrer la faillite des idéologies de conservation sociale, est devenue une véritable bénédiction pour les classes dirigeantes en leur servant de prétexte idéal pour pouvoir accélérer le processus, commencé au tournant des années 1980, de remise en cause du compromis social qui régula pendant les trente glorieuses les rapports entre les classes sociales. Nicolas Sarkozy et Silvio Berlusconi, lorsqu’ils exerçaient encore le pouvoir à la tête de leur pays respectif, n’avaient pas manqué, ainsi, de considérer publiquement que la crise en cours devait être considérée en réalité comme une véritable chance, étant donné qu’elle offrait des possibilités nouvelles aux partisans d’une réforme profonde des modèles sociaux en vigueur dans les pays européens.

Dès lors, les gouvernements en place n’ont pas hésité à instrumentaliser sans vergogne la peur, l’abattement, l’angoisse suscités par l’ampleur de la crise pour s’efforcer d’imposer aux peuples des contres-réformes, qu’ils n’auraient sans doute pas osé mettre en œuvre dans un contexte de stabilité relative du système capitaliste, voyant qu’il ne disposait pas à ce moment là d’une assise justificatrice solide. C’est bien ce que leur offre pleinement l’argument de la crise systémique. Les décideurs ont compris que les esprits des citoyens étaient dans un contexte de crise davantage disponible pour consentir, bon gré mal gré, à l’application de certaines réformes douloureuses, comme la baisse des salaires nominaux et des pensions de retraites, le recul de l’âge de départ à la retraite, l’augmentation du taux de TVA, les coupes sombres dans les budgets sociaux, la diminution drastique du nombre de postes de fonctionnaires, de nouvelles privatisations, pourvu qu’on sache expliquer aux peuples concernés au combien celles-ci sont un mal nécessaire, un remède, certes, douloureux mais indispensable car permettant au pays d’avancer sur la voie de la guérison; que de toute façon il ne se trouve actuellement aucune autre voie envisageable dans le champ des possibles. La crise a crée un terreau fertile dans lequel la contre révolution néo-libérale, déclenchée pour permettre la restauration des taux de profits, a pu s’affermir et ce à l’échelle d’un continent entier, le continent européen.

Les décideurs ont réussi, ainsi, l’exploit de faire de la crise de leur propre système une opportunité pour la défense et la promotion de leurs intérêts privés, au détriment de ceux de l’immense majorité de la population, qui se voit sommer de payer les conséquences de leur crise, sous forme de chômage de masse, de plans d’austérité successifs ou de politique de désinflation compétitive qui ont pour dessein, non pas de sortir durablement les économies de la crise, mais bien d’entretenir celle-ci dans le marasme économique, afin de pouvoir continuer à procéder à la liquidation méthodique des acquis sociaux.

En dépit des mobilisations souvent importantes, qui sont apparues dans beaucoup de pays depuis 2008, contre les effets sociaux de la crise, le consensus capitaliste apparaît à l’heure actuelle plus triomphant que jamais. Rien ne semble indiquer sa prochaine remise en cause par les peuples, alors que ceux-ci font pourtant le constat que leurs intérêts fondamentaux sont délibérément sacrifiés sur l’autel des intérêts privés des décideurs.  Cette crise, dont le caractère historique n’a eu de cesse d’être soulignée, prouve une fois de plus, mais cette fois-ci de façon paroxysmique, la très grande capacité de résistance, d’adaptation du mode de production capitaliste aux épreuves et aux bouleversements auxquels il peut-être confronté au cours de son développement historique. Cette capacité du capitalisme à surmonter systématiquement ses contradictions internes, même lorsque celles-ci se cristallisent sous la forme d’une crise systémique, nous amène à recourir à la notion de « capitalisme résilient ». Dans le but d’éclairer notre propos, nous pouvons rapprocher « le capitalisme résilient » à la résilience écologique pouvant se définir comme la capacité d’un écosystème, d’un habitat, d’une population ou d’une espère donné à recouvrer un fonctionnement et un développement normal après avoir subi une perturbation importante.

La question que nous posons est la suivante : pourquoi la crise du capitalisme ne débouche t-elle pas sur sa remise en cause révolutionnaire par les peuples ?

Tout d’abord, il convient de rappeler qu’il n’y a jamais eu dans l’histoire d’automaticité entre l’avènement d’une crise systémique et l’apparition d’une crise révolutionnaire, en tant qu’évènement élargissant brusquement le champ des possibles et ouvrant de facto la voie à un processus de remise en cause radicale de l’ordre existant. Les penseurs critiques ont, depuis longtemps déjà, admis qu’il était chimérique d’espérer, et donc d’attendre passivement, que le capitalisme s’effondre de lui même, sous le poids de ses contradictions internes dans ce qu’il pourrait être qualifié de crise finale. Le capitalisme produit de la raison, de la volonté et de l’activité humaine et ne pourra pas, en effet, être détruit dans ses fondements que par l’intervention consciente des hommes qui auront à un moment donné décidés de lui substituer une autre forme d’organisation de la société qui soit le contraire de la concurrence des égoïsmes et la recherche toujours recommencée du profit. Aucune crise, aussi importante soit-elle, ne peut à elle seule engendrer une rupture avec le mode de production capitaliste. Ainsi, si la crise peut créer effectivement les conditions d’une hypothétique rupture avec l’ordre établi en entraînant, notamment par les nombreuses souffrances et autres maux qu’elle impose aux peuples, une crise de légitimité du système en place et de l’idéologie qui lui sert d’assise justificatrice, elle ne peut en aucun cas être cette rupture. Le facteur clé de tout changement réussi, il faut le répéter, ce n’est pas la crise seule, ce n’est pas l’Histoire qui n’est rien d’autre que le miroir des choix humains, c’est et cela demeure toujours les hommes, en tant qu’entité vivante, et leur capacité à agir collectivement pour élaborer de nouveaux possibles.

Aujourd’hui, nous sommes dans une situation paradoxale dans laquelle nous percevons aussi bien la colère réelle côtoyer l’atonie sociale, que l’indignation ne pas engendrer de mise en mouvement. Ainsi, alors que d’après les enquêtes d’opinions une part importante de la population considère que la crise actuelle est révélatrice de la nocivité intrinsèque du système capitaliste et aspire ainsi à un changement profond, cette désaffection à l’égard du système exprimée individuellement ne se traduit pas pour autant par des mobilisations d’ampleur qui revendiquerait cette nécessité de changement. Pourquoi une telle dissymétrie entre le dire et le faire? Pourquoi, ce rejet du système ne s’accompagne pas d’une volonté de voir autre chose advenir ? Pourquoi la négativité du rejet ne se lie t-elle pas à la positivité du désir ? Pourquoi alors qu’il apparaît contester dans les esprits pour une fraction importante de la population, le capitalisme dans sa version néo-libérale donne t-il l’impression d’être à l’abri d’une offensive subversive qui le conduirait au bord du gouffre ?

Un problème fondamental, auquel nous sommes aujourd’hui confrontés en tant que révolutionnaires, porte sur l’idée que la majorité des gens se fond d’un possible changement de société. Changer de société ? D’accord, au regard de l’incapacité structurelle du capitalisme à être digne de l’humanité et de la nature, mais pour mettre quoi à la place ?

Le drame politique de notre époque est que l’idée de changement demeure, aujourd’hui encore, largement un impensé, une abstraction théorique, un horizon indéchiffrable. Les gens ne parviennent pas à se le représenter concrètement pour pouvoir en faire un élément de comparaison avec le système capitaliste présent et comparer, ainsi, les coûts et les avantages qu’impliquerait la réalisation d’un tel changement systémique. Ainsi, les gens sont-ils pris entre feux : d’un côté, ils ont devant deux un système réellement existant qu’ils peuvent rejeter, mais qu’il leur ait par définition perceptible et palpable; de l’autre, un changement, souvent espéré, mais qui, lui, leur est largement synonyme d’inconnu. Le changement effraie, car il est d’abord perçu comme une porte donnant sur une pièce plongée dans l’obscurité. Le changement devient synonyme d’inconnu angoissant. Or, l’inconnu, quoiqu’il soit intrinsèque à tout idée de changement, peut être un puissant frein à l’action collective, s’il l’on ne parvient pas en diminuer au maximum l’importance. Les gens préféreront toujours un système capitaliste, même rebutant à leurs yeux mais avec lequel on peut s’accommoder, qu’un changement synonyme d’inconnu angoissant.

Aussi, ce qu’il manque à l’idée de changement, c’est d’abord l’éclairement d’une lumière suffisamment puissante pour qu’il puisse être identifier par ceux qui sont a priori épris de rejet envers la continuité capitaliste.  C’est de la possibilité offerte au peuple de pouvoir se représenter concrètement le changement que pourra naîtra un désir de changement et rendra ainsi envisageable une mise en mouvement du plus grand nombre dans le but de satisfaire ce désir de changement éprouvé. Sans une idée de changement clairement identifiable, pas de désir possible et sans désir éprouvé pas d’implication collective envisageable dans une perspective anticapitaliste.
Cette lumière, qui éclaire l’horizon, qui fait sortir l’idée de changement des ténèbres de l’inconnu, au moins en parti, l’inconnu étant indissociable à tout processus révolutionnaire, peut être identifiée aux principes directeurs qui confèrent un cadre, un sens à l’action collective, mais aussi d’une manière générale à la réalité claire du projet que l’idée de changement recouvre. Il faut que le peuple soit convaincu que le changement en vaille vraiment la peine, qu’il à plus intérêt à l’avènement de celui-ci que du maintien du système capitaliste.

Nous sommes aujourd’hui orphelins d’une idée de changement clairement définie en projet cohérent. Il faut se dire, ainsi, que nous sommes revenus au stade de l’élaboration de l’idée de changement et que tant que n’aurons pas fait cet effort d’énonciation véritable de l’idée de changement, rien ne sera possible pour ceux qui aspirent à une perspective émancipatrice.

 

Hugo

Une réaction

  1. #1 Mao le 2 février 2013

    Bonjour,
    Je tenais à te mettre en garde contre l’utilisation à tout-va la notion de résilience. Bientôt, l’illustre Institut d’Urbanisme de Lyon auquel j’appartiens sortir une biographie sur la résilience (urbaine, mais pas que) qui démonte le concept.
    Si on a bien compris ce que tu voulais dire, je pense que l’on peut trouver d’autres termes que « résilience » pour parler de la capacité d’adaptation du système capitaliste au « changement ».

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