Quelques réflexions sur les enjeux politiques de l’histoire contrefactuelle

Publié le 31 janvier 2013 à 14h56 dans Idéologie & Politikè

Hugo  nous propose une petit leçon de sociologie historique à travers la présentation de l’histoire contrefactuelle, vision historique, politique, voire philosophique de l’histoire, qui connaît un fort développement dans le monde Anglo-saxon par la rédaction, historiquement étayée,  »d’uchronie »  ou « d’Alternate history » visant à revisiter le passé pour réecrire l’histoire telle qu’elle aurait pu être. Ce genre Historico/littéraire est aujourd’hui en plein développement en France.

Selon nous, l’histoire contrefactuelle a une fonction politique de premier ordre, celle de lutter contre « la vision néo-conservatisme en histoire », pour reprendre l’expression très intéressante de Quentin Deluermoz et de Pierre Singaravélou, qui a pour dessein de fataliser le développement historique et ce dans la volonté consciente de contribuer à la légitimation de l’ordre des choses existantes.

L’histoire contrefactuelle, en tant que conception défatalisée de l’histoire, consacre l’idée cardinale selon laquelle l’histoire est humaine, le produit des choix humains, eux mêmes influencés par les contraintes sociales, politiques et écologiques avec lesquels ils doivent composer, et qu’elle demeure, par conséquent, ouverte à chaque instant. L’histoire, en tant que processus humain, n’est que la sélection, toujours répétée, par les hommes eux mêmes d’options données dont l’ensemble forme, à un moment donné, le champ des possibles, lui-même en évolution constante. Ainsi, il est certain que le champ des possibles est consubstantiel au développement historique.

L’histoire contrefactuelle, en tant que discours méthodique sur les futurs non advenus, permet d’abord de rejeter l’idée selon laquelle il existerait d’hypothétiques lois en histoire semblables à ce qui existe dans les sciences dures, comme les lois de la gravité ou de la relativité en physique. Ces lois transcendantes, pour ne pas dire immanentes, guideraient l’action des hommes qui, en dernière analyse, se subordonnerait au respect de ces lois pré-établies qu’il s’agirait pour les historiens de mettre en lumière. Le libre arbitre serait dès lors une illusion permanente. Son évocation servirait à faire croire aux hommes que le développement historique est seulement ce qu’ils veulent qu’il soit dans le cadre déterminé des contraintes multiples. Au fond, l’histoire ne serait qu’une gigantesque manipulation dont les hommes n’auraient pas conscience. L’évocation de l’existence de telles lois régissant le développement historique permettrait de conférer à l’histoire une scientificité et, ainsi, de naturaliser un développement historique échappant a priori au libre arbitre des hommes considérés comme des êtres manipulés à leur insu. L’histoire serait un processus sur lequel les hommes et les femmes n’auraient, en réalité, aucune prise réelle, qui leur échapperait.

L’histoire contrefactuelle, ou l’histoire des autres chemins possibles finalement non empruntés par les hommes, nous parait indispensable du fait qu’elle contribue à récuser, par sa nature même, toute conception prédestinée, fatalisée, déterminée de l’histoire. Cette conception néo-conservatrice, qui s’exprime au travers l’idée force selon laquelle «  cela ne pouvait pas se passer autrement que comme cela s’est réellement passé », est un liberticide du fait qu’elle ne considère pas que c’est la responsabilité individuel, au sens sartrien du terme, qui fait, en dernière analyse, que l’histoire fut ce qu’elle fut, est ce qu’elle est et sera ce qu’elle sera. Dans cette conception fatalisée du développement historique, l’histoire, au bout du compte, serait comparable à une bobine pré enregistrée que le cours du présent ne fera que dérouler inexorablement.

L’histoire contrefactuelle, en s’employant à mettre en lumière les futurs non advenus qui auraient pu potentiellement advenir, que se soit avec une démarche purement fictionnelle dans laquelle le champ des possibles ne connaît pas de borne autre que l’imagination ou avec une approche méthodique pouvant prétendre lui conférer une relative scientificité, rappelle que la question des bifurcations, des alternatives, des autres possibles est posée en permanence et que, dès lors, l’idée qu’il puisse exister en histoire, et donc en politique, au sens générique du terme, une possible éternité est repoussée catégoriquement. Au contraire, l’histoire contrefactuelle, en tant que négation du fatalisme historique, défend l’idée que l’histoire a été ce qu’elle a été, mais qu’il aurait pu tout à fait être autre chose si les hommes avaient fait d’autres arbitrages que ceux qu’ils ont été amenés à faire dans des conditions déterminées.

La promotion de cette conception fatalisée du cours réel de l’histoire a une fonction politique certaine. Elle répond à une volonté idéologique de fataliser la continuité capitaliste pour pouvoir l’ériger en éternité sociale. Celle-ci se  retrouve, ainsi, chez ceux qui en sont venus à considérer que la chute finale de l’Union Soviétique, l’intégration de la RDA à la RFA, la disparition des démocraties populaires consacre la victoire définitive du capitalisme en tant que forme d’organisation sociale particulière, en même temps qu’elle acte l’échec définitif du communisme en tant qu’hypothèse politique, en tant qu’Idée. L’histoire a tranché, en dernière analyse, en faveur du capitalisme dans sa version néo-libérale. Désormais, aucun au-delà capitalisme ne peut plus être envisagé, au risque de se retrouver systématiquement exclu du champ du débat politique. Dorénavant, le consensus capitaliste délimite strictement le possible de l’impossible en politique.

La question des alternatives ne devant plus être posée, le futur est condamné à n’être par conséquent qu’un long étirement du présent capitaliste. Considéré comme le stade suprême de l’humanité, le capitalisme est condamné à être à la fois notre passé, notre présent et notre futur.

Ces décideurs, venus d’horizons divers, que nous qualifierons de «  militants de l’économie », ont transposé dans le champ historique la fameuse TINA thatchérienne, «  There Is No Alernative » et fait, ainsi, la promotion de l’idée désespérante que si il y a eu à un moment donné une histoire, il n’y en a plus désormais. C’est la fameuse «  fin de l’histoire » de Foukuyama érigeant le capitalo-parlementarisme en horizon historique indépassable. En effet, si l’on part du postulat que le processus historique n’est pas autre chose que le processus du champ des possibles en perpétuel évolution, la TINA enlève, par conséquent, à l’histoire ce qui lui confère sa substance et donc son intérêt. L’histoire aurait un sens, une fin, un point d’arrive : le capitalisme libéral mondialisé.

La conception déterministe de l’histoire, que nous nous permettrons de qualifier de désespérante, abolie, ainsi, l’histoire, en même temps qu’elle abolie la politique en la réduisant à la seule administration de la continuité capitaliste. Ce fatalisme historique conduit au totalitarisme dans le champ politique en consacrant à la fois l’idée de prédestination (ce futur ne pouvait pas ne pas devenir à un moment donné notre présent) et l’idée d’éternité des choses actuellement existantes. L’histoire contrefactuelle défend, à l’inverse, l’idée qu’un autre présent aurait pu être possible, car d’autres futurs finalement non advenus auraient pu advenir si les hommes, dans le contexte déterminé dans lequel ils ont respectivement évolué, en avaient décidé autrement.

Cette conception fatalisé de l’histoire se retrouve également chez ceux et celles qui s’emploient à instrumentaliser a posteriori ce qui s’est réellement passé pour essentialiser les idées et, ainsi, les disqualifier irrémédiablement comme cela peut être le cas pour l’idée communiste ou la fameuse « passion égalitariste » coupable, selon  François Furet, de l’évolution mortifère de la Révolution Française, elle-même considérée comme la matrice des totalitarisme du siècle des extrêmes. Il est intéressant de constater que cet historien pour comprendre le phénomène politique de la terreur passa de la volonté légitime et très intéressante qui consistait à ne pas se satisfaire du seul poids des circonstances, au centre de l’historiographie marxiste, à une lecture complètement fatalisée de celui-ci. Ainsi, François Furet en est venu, au bout du compte, à considérer que toute espérance révolutionnaire était par essence totalitaire et que, par conséquence, nous étions condamnés à consentir, bon gré mal gré, à l’ordre existant, c’est-à-dire la société capitaliste, puisque tout processus de changement systémique serait, a priori, pire que l’ordre établi qu’il est censé subvertir. Le développement historique est envisagé, dès lors, comme un présent éternisé. Le raisonnement de François Furet voyant dans 1793 la conséquence inévitable de la passion égalitariste déjà présente en 1789 à une proximité certaine avec celui de l’école totalitariste. Celle-ci, qui n’est pas évidemment une entité homogène, décida de se focaliser prioritairement  sur l’étude des idées et donc du marxisme et du léninisme en tant que système de pensée fermé. Celle-ci permettait d’expliquer l’évolution « totalitaire » de la révolution bolchevique, développement selon eux inévitable, fatal, inéluctable, au regard de l’idéologie,  a priori, totalitaire du marxisme et de sa version léniniste. Ces historiens défendent, ainsi, l’idée d’un strict continuum entre Marx, Lénine et Staline. Ils défendent un schéma mécanique et linéaire de la causalité historique. Staline se trouvait, selon eux, déjà présent chez Marx. Le communisme stalinisé ne pourrait être considéré comme une dégénérescence, une déviation, une trahison mortifère de l’idée communiste, comme ont pu le penser, entre autres, Léon Trotski et ses partisans. L’avènement du stalinisme, produit d’une développement historique fatalisé, n’aurait fait que révéler de façon paroxystique la nature essentiellement totalitaire du marxisme. Des bifurcations, des futurs non advenus n’étaient tout simplement pas envisageables. Tous les chemins menaient inéluctablement au communisme totalitaire.

Bernard Henry Levy, figure médiatique des « nouveaux philosophes » lors d’une débat avec Olivier Besancenot, alors porte parole de la Ligue Communiste Révolutionnaire, défendit l’idée révélatrice suivante, l’espérance révolutionnaire est une idée qui a priori tue. Celle-ci exprime la volonté d’ériger les violences passées réellement existantes, qui furent comprises dans les différentes césures révolutionnaires ayant existé au cours du siècle dernier, et même avant, en véritable loi de l’histoire. Dès lors, avec un tel postulat, chacun devrait se garder, à moins de vouloir délibérément précipiter la société civile dans le chaos mortifère, de tout espoir de changement systémique. Cette vision fatalisée de l’histoire, expression d’un fort pessimisme, est bien mise au service de la conservation sociale.

 

Ainsi, au-delà de leurs différences politiques, de leurs champs disciplinaires propres à chacun, tous ces chercheurs et intellectuels ont pour dénominateur commun principal d’avoir sciemment contribué à populariser au sein du monde universitaire et auprès du grand public, ce que Raymond Aron désigne de façon admirable comme « l’illusion rétrospective de la fatalité ». Leur dessein, avec leur conception fatalisé de l’histoire, est de désespérer l’idée même que d’autres possibles le sont effectivement. Ils ont l’espoir, rarement avoué, de conjurer, ainsi, le spectre des futurs craints, toujours terriblement présent dans la conscience des partisans du capitalisme continué.

Contrairement à une idée souvent popularisée par les milieux universitaires auprès des étudiants, le matérialisme dialectique tel qu’il a été défini par Marx, en tant que méthode permettant de comprendre le développement historique des sociétés humaine, et notamment  le passage successif d’un mode de production à un autre en se servant de la dialectique hégélienne (thèse anthèse synthèse), n’est pas un déterminisme au sens qu’il défendrait une conception fatalisée de l’histoire. Il est vrai que Marx considérait que la conscience était déterminée par l’existence ( le verbe « déterminer » doit être ici compris comme « influencer »), que les rapports sociaux sont d’abord le reflet des rapports de production déterminés, que la superstructure est bien l’émanation de l’infrastructure, qu’à cause de ses contradictions internes inexpiables le capitalisme devrait à un moment donné être dépassé par un mode de production supérieur, le communisme, qui permettrait de résoudre la question historique de la propriété des moyens de productions en réalisant leur socialisation.

Cependant, il n’en demeure pas moins vrai que Engels, avec l’assentiment de Marx, a écrit dans « la Sainte Famille » en 1845 que «L’histoire ne fait rien. Elle ne livre pas de combats. Elle n’est pas une personne à part qui se servirait de l’homme pour réaliser ses fins à elles. Elle n’est que l’activité des hommes qui poursuivent leurs propres fins ». Cette dépersonnification de l’histoire, l’idée selon laquelle l’histoire est humaine, mais qu’elle ne vit pas, amène Marx et Engels a considéré, qu’en dépit des déterminations sociales existantes, c’est bel et bien le libre arbitre des hommes qui prime en dernière analyse dans l’évolution du développement historique, et c’est donc le facteur humain, à l’instar d’un Victor Hugo considérant que « ce sont les hommes et les femmes qui luttent qui font l’histoire », qui fait l’histoire. D’où la nécessité d’avoir un sujet révolutionnaire, en l’occurrence le prolétariat dans le cadre du mode de production capitaliste, qui est en l’occurrence un sujet humain.

Ainsi, contrairement à certains interprétations du marxisme, comme a pu l’être notamment le léniniste (et encore davantage sa dégénérescence totalitaire stalinienne), dont le potentiel autoritaire provenait d’abord et avant tout de l’idée défendu par Lénine selon laquelle, une fois la révolution ayant effectivement triomphée plus aucun retour en arrière ne serait possible, ni même envisageable, même si cela doit nécessité l’institutionnalisation du « despotisme de la liberté », Marx refusait l’idée d’une fin déjà connue, fatale parce que considérée comme une nécessité historique. L’avènement du communisme demeure, en dernière analyse, une possibilité, mais en aucun cas une certitude.

Si le communisme était une espérance millinariste, comme peut l’être le retour du Messie pour les juifs ou l’attente du jugement dernier avec le retour du royaume de Dieu sur terre pour les évangélistes, la politique communiste serait une religion de facto de l’attente, de la lente impatience passive. Elle consisterait en une attitude contemplative, alors qu’elle est en réalité étroitement volontariste, qu’elle ne peut être autre chose qu’une intervention consciente et concrète dans le champ du réel dans le but d’essayer de procéder à son bouleversement radical.

 

 

 

 

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