Petit traité de l’individualisme
Publié le 06 novembre 2011 à 15h52 dans Expression libre & Langage & Pamphlet & Société
Parmi les innombrables termes philosopho-politiques hautement discutés depuis les origines de l’humanité, ceux de la Liberté et de l’Individualisme figurent à un rang plus que respectable. Et, comme tout mot de vocabulaire associé à un minimum de complexité, ceux-ci font l’objet de moult définitions pouvant prêter à confusion ; conceptions parfois antagonistes, parfois semblables, parfois positives, parfois négatives, parfois manichéennes, parfois nuancées. Je réserve d’ailleurs l’étude de ces problèmes de communication liés au langage, menant le plus souvent à une difficulté voire une impossibilité totale de se comprendre entre êtres humains, à un article ultérieur.
Un peu comme je l’ai fait pour la Liberté, j’évoquerai donc seulement ici, certes de manière bien éloignée de la masturbation intellectuelle académique officielle mais en toute humilité et en toute subjectivité assumée, ma vision propre et personnelle de ce qu’est l’individualisme, ou plutôt de ce que sont LES individualismes.
Quel est le rapport avec la choucroute
Afin de se faire une toute première idée de ce qui est communément entendu par « individualisme », prenons en exemple la définition donnée par la Bible des temps modernes, j’ai nommé : Wikipédia.
(en anglais, car je la trouve bien plus adaptée à cet article que celle en français)
Individualism is the moral stance, political philosophy, ideology, or social outlook that stresses « the moral worth of the individual ».[1] Individualists promote the exercise of one’s goals and desires and so value independence and self-reliance[2] while opposing most external interference upon one’s own interests, whether by society, family or any other group or institution.[2] Individualism makes the individual its focus[1] and so starts « with the fundamental premise that the human individual is of primary importance in the struggle for liberation. » Classical liberalism (including libertarianism), existentialism and anarchism (especially individualist anarchism) are examples of movements that take the human individual as a central unit of analysis.[3] It has also been used as a term denoting « The quality of being an individual; individuality »[2] related to possessing « An individual characteristic; a quirk. »[2]
Évidement, il ne s’agit là que d’un exemple pour illustrer mon propos, incomplet, orienté, imparfait, mais on peut déjà en dégager diverses choses sur le ressenti culturel à propos du concept d’individualisme.
Bien sûr, on retrouve le fait que l’individualisme est large, couvre plusieurs domaines de « sciences humaines » (philosophie, politique, sociologie,…), et est revendiqué par de nombreuses personnes d’horizons politiques très différents. Mais on y décèle également un lien avec les concepts d’émancipation, de droits de l’être humain, et donc de liberté ; et, surtout, une opposition (supposée) entre l’individu, instrument de sa propre libération, et le groupe, la communauté, autrui.
Ce mélange des genres est pourtant bien inadapté. L’individualisme, source de liberté et d’émancipation, serait-il ainsi incompatible avec l’immonde oppression représentée par la communauté ? L’individu ne pourrait-il se rendre indépendant, libre, que par le rejet de toute influence de l’autre ? La satisfaction des intérêts égoïstes et personnels de l’individu – car c’est bien de cela dont il s’agit -, seraient donc une condition sine qua non de l’accès à cette liberté de l’individu ?
En réalité, il n’existe pas un seul individualisme, mais au moins deux. En assimilant, d’un côté, l’individualisme de l’émancipation, de la liberté, des droits, de la créativité, de l’unicité de la personne ; et, de l’autre, l’individualisme égocentré, égoïste, anti-communautaire, on réalise là une dangereuse synthèse idéologique. S’il faut exacerber l’individualisme pour être libre, et que l’individualisme est intimement lié aux besoins et intérêts de l’individu – contre ceux de la communauté -, alors défendre la liberté équivaut à promouvoir ce culte intense du Moi, ce dégoût déguisé de la masse et des autres, cet égocentrisme jugé libérateur. C’est le sophisme déployé par l’idéologie dominante libérale. Relier, dans l’esprit des gens, l’individu déconnecté de la masse, agissant pour sa gueule, consommant « pour devenir soi-même », et l’individu libre, émancipé, unique, créatif, intéressant. Il s’agit de légitimer des comportements barbares et égoïstes, allant de pair avec l’esprit et le fonctionnement intrinsèque du système capitaliste, au motif que ceux-ci, non satisfaits d’être « dans la nature humaine », seraient également une condition de son épanouissement.
Pourtant, l’individualisme n’est pas foncièrement mauvais. Il faut juste différencier ce que j’appellerai, conséquence d’un jugement de valeur honteux de ma part, le « bon individualisme », émancipateur et libertaire, du « mauvais individualisme » cultivant l’égo et se focalisant sur les intérêts personnels ; et promouvoir aussi intensément le premier que l’on combat férocement le deuxième.
L’individualisme émancipateur et libertaire
Car malgré l’acceptation de la vie quotidienne qui prendrait, la plupart du temps, l’individualisme comme synonyme d’égoïsme, celui-ci est à mon sens une valeur philosophique à réhabiliter de toute urgence.
L’individualisme, comme rejet de la conformité à la masse, comme refus de suivre le troupeau de moutons. L’individualisme, comme vecteur de diffusion de la tolérance, de la différence, de l’unicité de chacun. L’anticonformisme, le « Be Yourself », le « Do It Yourself » si chers aux mouvements punks.
C’est se rendre compte de l’immense richesse de chaque individu, de son potentiel créatif et imaginatif, c’est mettre en œuvre toutes les conditions de l’épanouissement intellectuel de chacun d’entre-nous afin que ce potentiel puisse se réaliser.
Socialement, il s’agit de fonder une société peuplée par des êtres libres de leurs choix (au sens philosophique du terme, la liberté de l’homme étant pour moi parfaitement illusoire…), indépendants, émancipés de la manipulation mentale et de toute forme d’aliénation, capables de raisonner et de prendre des décisions par eux-mêmes.
D’un point de vue humaniste, c’est plaider pour la dignité de chaque être humain, pour leur égalité (dans le sens libertaire développé lors de mon précédent article) ; c’est se battre contre l’exploitation de l’homme par l’homme, la misère, la hiérarchie, l’endoctrinement, l’esclavage-salarié, et tout ce qui retire à l’être humain sa dignité ou sa liberté d’individu.
C’est également reconnaître que chacun a ses propres qualités, ses propres défauts, ses propres talents, c’est comprendre que la différence entre chacun de nous ne signifie pas être inférieur ou supérieur, mais juste… être unique. Mais, encore plus important, c’est considérer que chaque individu, quel qu’il soit, est aussi important que les autres, de par sa qualité même d’individu/ être humain.
Bref, l’individualisme libertaire se bat bien contre une certaine idée de l’emprise de la communauté, mais pas comme on pourrait s’y attendre. Il s’agit bien d’émanciper l’individu de « la masse », du « troupeau », ou des institutions jugées néfastes, dans un contexte donné ; et non de l’autre et de la communauté d’une manière générale. Abolir l’autorité et la hiérarchie, l’oppression du système social et monétaire, pour que plus jamais aucun homme ne soit soumis à un autre homme. Ce n’est pas œuvrer pour sa propre liberté, pour ses propres intérêts, pour sa petite vie égoïste, mais pour ceux de TOUS. Contrairement à…
L’individualisme égoïste
L’individualisme égocentrique, a contrario, joue sur des valeurs fondamentalement différentes, si ce n’est totalement opposées.
C’est le culte de l’ego, le culte du Moi, avec un grand M. Je suis. Je décide pour Moi. Je consomme pour Moi. Je ne laisse pas les autres me marcher sur les pieds. Don’t thread on Me.
Souvent, l’individualiste libéral ne supporte pas la hiérarchie… quand il n’est pas au sommet de la pyramide. Dans le cas contraire, cela ne le dérange pas trop. « Chacun sa merde », quoi.
Là où l’individualisme libertaire revendique l’abolition, pour TOUS, de tous les systèmes coercitifs (qu’ils soient armés, financiers, intellectuels,…), et donc le renversement d’un mode de production qui mène nécessairement à une intense hiérarchisation des êtres humains (quoi qu’en disent nos amis libertariens), l’individualisme basé sur l’égo conseille simplement « de s’en sortir », au cas par cas, quitte à sacrifier au passage la liberté de ses semblables. En oubliant qu’il est strictement impossible de « s’en sortir » pour tous, dans un système qui nécessite de par nature des faibles et des forts, des exploiteurs et des exploités, des videurs de poubelles et une intelligentsia dominante.
L’Americain Dream, « le mec qui peut monter son entreprise à la force de ses tripes », c’est très bien, dans la théorie ! Mais peut-on penser honnêtement que seulement la moitié de la population puisse en arriver là ?
Comment se dire individualiste, c’est-à-dire chantre des droits et des libertés de l’individu, quand on ne pense qu’à sa propre liberté, sa propre dignité, ses propres intérêts ? C’est un non-sens ! Alors, bien sûr; on revendique pour tous le « droit à être égoïste ». Soit. Mais c’est une bien drôle idée de la liberté et de l’humanité.
Il est presque amusant de constater chaque jour les déviations toujours plus délirantes de cet individualisme forcené. Dans notre société de con-sommation toujours plus barbare, on nous VEND même de l’individualisme. L’individu est devenu un objet de consommation. « Achetez cette voiture, vous serez trop anticonformistes », « Le nouveau mobile trop personnalisable tip top pour mettre en valeur VOTRE PERSONNALITE ». Comble de l’ironie, on achète même des marques hors de prix, pour « se créer un look », histoire de se différencier des autres… enfin, de ceux qui n’en ont pas les moyens.
Même l’Armée s’y met, avec son célèbre clip de propagande télévisée « Devenez-vous même ». Venant de l’institution où la déshumanisation, la hiérarchie, la soumission au pouvoir dépasse largement celle des autres (c’est pour dire !), cela se passe de commentaire.
Sous prétexte de liberté individuelle, on piétine dorénavant les autres à grands coups de chaussures cloutées. Les mœurs se débrident – ce qui n’est pas une mauvaise chose en soi -, mais dans une optique totalement dépourvue d’humanité et de tout intérêt pour les émotions d’autrui.
D’humeur Donjuanesque, je mens et manipule les cœurs pour mieux les briser le lendemain ? C’est mon droit, Liberté, tout ça.
Je veux faire comme ça, et mes camarades veulent faire autre chose, et ça les emmerde ? Rien à foutre, je suis LIBRE, vous entendez, LIBRE, pas question de me sacrifier une seule seconde pour un groupe !
Je veux être libre d’écraser les autres, libre de détruire tout autour de moi, la planète, les gens, les animaux, libre d’être un gros con superficiel et égoïste. Et, ma foi, ça marche plutôt pas trop mal, de ce côté là.
Cette plate liberté, cette parodie de rébellion face à une prétendue « tyrannie de la communauté » (à ne pas confondre avec la « tyrannie de la majorité » liée au vote) n’est que du vent. Là encore, on pastiche allégrement le « vrai » individualisme, celui de l’émancipation et de la liberté, pour se donner une raison d’assouvir ses pâles intérêts égoïstes.
L’influence du groupe est, comme toujours, fortement combattue. En revanche, il ne s’agit plus du « troupeau de moutons » à libérer de son berger, mais bien d’une défiance envers la communauté dans son ensemble – sans aller jusqu’à la misanthropie -, et de sa diabolique influence contre le Moi pur et libre. Les masses crétines, l’étranger, contre mon superbe et parfait Moi. « De toute manière, l’homme est mauvais par nature ». « Tout ce que je veux, c’est qu’on me foute la paix, même si je sais que je vais devoir vivre en société pour pouvoir partir en quête du Bonheur, tel Indiana Jones à la recherche de l’Arche Perdue ».
Ce combat contre les autres est parfaitement illustré par le mythe de la « crétinisation collectiviste », idée selon laquelle la mise en commun et la valorisation de la communauté seraient synonymes de « nivellement par le bas » et opposées au développement du sacro-saint individu.
Individu et communauté
L’usage voudrait que « l’individualisme, c’est mettre l’individu avant la société ». Pourtant, les idées d’individu et de communauté ne sont pas du tout incompatibles. Bien au contraire, l’une ne va pas sans l’autre.
Déjà, car la communauté est, par définition, l’ensemble des individus. Le bonheur individuel ne peut se réaliser pleinement que dans le bonheur collectif, et vice-versa.
Mais, surtout, car l’être humain ne peut s’épanouir sans l’aide des autres êtres humains. Pire encore : il n’est sans eux qu’un piètre animal, sauvage, barbare, guère plus évolué qu’un banal chimpanzé (et bien moins qu’un sublime et merveilleux dauphin surfant sur les vagues rougeoyantes sous le soleil de minuit).
L’éducation, même pour les autodidactes les plus endurcis d’entre-nous, ne se réalisera jamais toute seule. Nous avons besoin des autres pour nous former, pour apprendre, et ce tout au long de notre vie. Mais, surtout, nous avons intimement besoin des contacts et des relations sociales du quotidien, non seulement pour nous épanouir, être heureux, mais même pour ne serait-ce que survivre.
Car l’homme est un animal social, que cela soit dit. Un humain privé de tout contact extérieur devient fou, malade. L’homme nécessite en permanence la présence des autres, de sa famille, de ses amis, ou même de l’inconnu qui passe dans la rue. Quand il est seul, la majorité de ce qu’il fait (outre : dormir, faire la cuisine, etc) l’est en prévision d’une future relation sociale.
Car, ce qui différencie l’humain des autres espèces, ce qui a permis son hégémonie sur la planète Terre n’est pas seulement l’outil main, mais bien sa capacité à s’organiser en société, en civilisations partageant plus ou moins efficacement le savoir et les denrées.
Bref, l’homme n’est pas qu’un individu à insérer par obligation dans une communauté peuplée d’autres individus, il est partie intégrante de cette communauté. Une communauté sans humains n’est pas une communauté, et un humain sans communauté n’est tout simplement pas un humain.
Pour conclure, disons que chacun d’entre nous n’est ni tout blanc, ni tout noir, et que son comportement emprunte un peu aux différentes versions de l’individualisme. Nous sommes tous parfois égoïstes, parfois altruistes, en fonction du contexte. Même les plus « rebelles » suivent parfois la mode, même les plus radins font parfois preuve de générosité. Ce sont simplement les proportions qui changent… et sur lesquelles nous pouvons influer par un choix radical de société.
La vision de l’individualisme et de l’individu portée par notre société consumériste actuelle va très largement dans le sens d’un égoïsme rampant et d’une fracture toujours plus importante des liens sociaux. Ceci est d’autant plus vicieux que, au nom de la liberté, de l’émancipation de l’être humain, de la valorisation de l’individu, on nous refourgue en réalité de la pacotille égoïste, de l’égo sur-dimensionné, du culte de la superficialité et du chacun-pour-soi à la pelle. Et nous tombons dans le panneau, tout être intelligent que nous pensons être.
Il faut nettement faire la différence entre le « bon individualisme », libertaire, et le « mauvais individualisme », libéral, afin de ne pas se faire rouler sur la marchandise, de ne pas tout refuser ou accepter en bloc, de s’imprégner de ce qu’il faut et de se prémunir du reste.
Bien qu’encore peu rompu à sa pensée, je pense que le militant anarchiste italien Errico Malatesta résume assez bien ce point de vue de dichotomie individualiste :
« All anarchists, whatever tendency they belong to, are individualists in some way or other. But the opposite is not true; not by any means. The individualists are thus divided into two distinct categories: one which claims the right to full development for all human individuality, their own and that of others; the other which only thinks about its own individuality and has absolutely no hesitation in sacrificing the individuality of others. The Tsar of all the Russias belongs to the latter category of individualists. We belong to the former. »
Une prise de conscience collective est nécessaire avant qu’il ne soit trop tard. Il faut impérativement essayer de contrôler son comportement quotidien par un auto-questionnement permanent, se demander constamment si ce que nous faisons n’a pas une influence négative sur les autres, et si ce que nous considérons comme de « simples choix relevant du personnel » ne concernent pas en réalité d’autres que notre simple petite personne.
Extirpons-nous de cet état d’esprit égoïste, de cet aveuglement égocentrique, cachés insidieusement dans les plus infimes détails du quotidien. Nous en vivrons bien mieux. Et cela ne concerne pas un «bord politique » en particulier, ni une classe de personne, ni seulement ceux assumant pleinement leur « côté enfoiré ». Ce qui est triste, c’est que nous pensons toujours bien faire, ou du moins légitimement.
Même moi, même toi… mais surtout toi, quand même.
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gg
Kidnappé par une chauve-souris en chaleur, je me suis retrouvé sur ce blog.
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