Le défi anthropologique chinois

Publié le 06 mai 2010 à 01h10 dans Société

Lors de chaque rencontre ou presque d’un dirigeant du monde dit libre avec le gouvernement chinois, il est invariablement question de droits de l’Homme, de dictature, d’oppression, et cela du media le plus élitiste (mettons le Monde diplomatique) à la presse la plus bas de gamme (admettons Paris-Match). D’aucun considéreraient cela comme anodin, et cela témoignerait même des avancées éthiques de l’occident, qui, ayant progressé sur la voie de la sagesse, sait désormais s’élever d’une voix ou presque contre un régime qui organise de façon méthodique l’exploitation de sa population.

Cependant, un tel constat reste dérangeant, parce que sous cette apparente unité, se cache en réalité quelque chose de bien plus insidieux et intéressant à disséquer : une évidence. Qui en effet irait remettre en cause une telle affirmation, qui pourrait s’interroger sur son bien-fondé ? Si un sondage était organisé autour de la question « Le régime chinois est-il bien ? » (et sous cette formulation apparemment maladroite, l’on fait en réalité appel au jugement éthique du répondant par l’usage du terme de bien), il est à peu près certain que nous obtiendrions une proportion écrasante de « non », non parce que la dictature, est éminemment inhumaine, parce qu’elle prive de liberté, ou pour toute autre raison qu’il nous plaira d’évoquer.

Mais faisons un parallèle. Dans son excellent ouvrage L’invention de la culture hétérosexuelle, Louis-Geroges Tin commence par faire le constat d’une toute autre évidence, celle du caractère naturel, et par naturel entendons conforme à ce qui doit être, à un ordre immuable et éternel des choses, de l’hétérosexualité. Pour tout homme ou femme du XXIe siècle, s’interroger à son sujet reviendrait presque à se poser la question de la logique relative à la succession du jour et de la nuit, elle est en elle-même ce qui doit, ou à défaut devrait être la norme, norme qui, pour notre auteur, est intégrée à un point tel à nos représentations mentales que nous faisons passer ce qui relève de la culture pour un fait de nature. Le processus est plus ou moins similaire pour ce qui est du capitalisme rouge à la chinoise, la condamnation relève d’abord d’un automatisme culturel, un a priori à toute réflexion, les éventuels arguments que l’on peut y adjoindre découlant nécessairement de ce passage obligé. D’abord affirmer que régime chinois, c’est mal, ensuite, se justifier.

Bien entendu, à l’inverse des mouvements de libération sexuelle des années 1960 à 1970, il est très improbable qu’un front en faveur d’un regard nouveau sur le parti communiste chinois se fasse jour contre cette pensée-réflexe, mais peut-être est-il au préalable nécessaire de préciser les intentions de cet article. Non, il ne s’agit pas de légitimer quoi que ce soit, quels que faits que ce soit, mais il ne sera pas non plus question de juger ou même de condamner, mais bien de porter à l’examen une attitude en définitive fort répandue qu’il serait dommage de ne pas interroger, parce qu’elle en révèle plus sur notre société, sur les fondements de notre éthique occidentale, que sur le régime mis en accusation.

Revenons, donc, quelques siècles en arrière. Dans le très connu paragraphe de sa Rhétorique, Aristote expose les fondements de ce qui deviendra, avec les philosophes anglais, le droit naturel :

« En effet il y a un juste et un injuste, communs de par la nature, et que tout le monde reconnaît par une espèce de divination, lors même qu’il n’y a aucune communication, ni convention mutuelle. »

En clair, certains actes ou propos sont à même d’être jugés bons ou mauvais, souhaitables ou ignobles, par tout être humain en vertu de principes transcendant l’arbitraire des règles sociales ou juridiques. Il existe un inhumain, un injuste, un infâme, et leurs contraires, universellement reconnaissables. C’est là le fondement essentiel de la Déclaration des droits de l’Homme de 1789, qui pose un ensemble de normes devant régir la société française visant à la fois à assurer l’équilibre de l’exercice des libertés individuelles (faire que chacun puisse donc être libre) tout en garantissant un corpus de droits inhérents à la nature humaine. De là procède l’origine du jugement éthique négatif à l’encontre du régime chinois, la dictature du PCC est ignoble parce qu’elle ne respecte pas ce qui a été défini comme relevant du droit le plus strict de tout être humain par son existence même. Par sa naissance.

Conséquence prévisible, en 1948, cette déclaration acquiert une portée universelle, après tout puisque les principes qu’elle énonce le sont, il est légitime de se donner les moyens de leur donner une extension mondiale, qui peut atteindre jusqu’au dernier opprimé. De là procèdent les interventions de la force armée des nations unies, les casques bleus, au Kossovo, au Liban, ou plus récemment, au Darfour. De cela procèdent aussi les interventions en Irak, dont la justification tardive fut l’instauration d’une démocratie, les tentatives épisodiques de coups d’état américains à Cuba, ou les très cordiales relations de la Françafrique, pour ne citer que quelques exemples choisis. De fait, l’universalisme revendiqué conduit, quoiqu’on en dise, à de véritables défis éthiques, philosophiques, et même mathématiques, parce que par définition une éthique à vocation universelle autorisant l’intervention ne connaît aucune limite.

Si, en effet, l’on condamne le régime chinois parce qu’il refuse le droit à une éducation émancipatrice à sa population, l’impératif moral commande de condamner toutes les sociétés n’accordant pas ce droit, pour être cohérent, et cela inclut les sociétés premières du pacifique, d’Amazonie, et même d’Afrique, pour ce qu’il en reste. On s’autorise, au nom de l’universalité, à intervenir, parce que face au mal, on ne peut rester passif, sur tous les continents pour établir des régimes démocratiques, et ce au mépris des divergences civilisationnelles, culturelles et sociales. Si l’on condamne le régime chinois parce qu’une partie de sa population, ou la majorité de celle-ci, le trouve abject et détestable, on se trouve en devoir d’appliquer là encore universellement ce principe, y compris en descendant dans la hiérarchie des valeurs. En commençant par exemple par apporter notre technologie médicale aux sociétés archaïques, parce que leur population réclame de vivre mieux et plus longtemps, et descendons d’un cran, pourquoi n’auraient-ils pas le droit eux aussi de se défendre contre leurs impitoyables ennemis, de posséder des installations nucléaires pour se chauffer l’hiver, de disposer de la technologie balistique pour envoyer leurs satellites ou les dieux savent quoi par les airs…

Le problème de l’universalisme, c’est que par définition, il ne connaît aucune limite, et que l’universalité des principes éthiques occidentaux, si elle veut être cohérente, mène aux pires absurdités ou à certains comportements pourtant dangereux d’un point de vue anthropologique, en cautionnant l’interventionnisme et l’acculturation tous azimuts, parce que condamner le régime chinois au nom de principes éthiques, c’est prendre l’engagement au nom de l’humanité à intervenir autant que faire se peut lors de chaque transgression de la norme en vigueur. Or, je doute qu’il soit nécessaire de rappeler que chaque action a nécessairement un certain nombre de conséquences imprévisibles, et que prédire l’avenir relève plus de la science occulte que d’un véritable exercice intellectuel. Si l’on s’en tient à la logique stricto sensu, en luttant pour les libertés en Chine, l’on s’autorise à entraîner à peu près n’importe quoi dans une civilisation qui n’est pas la nôtre en agissant activement contre l’un de ses éléments clefs. Qui sait si par notre suffisance et notre promptitude au jugement nous n’empêchons pas un changement critique et non contraint de la société chinoise, évolution qui pourrait d’ailleurs même être plus propre à nous satisfaire que la situation que nous condamnons ?

C’est là l’un des principes fondateurs, établis de longue date, de l’anthropologie. Observer, comprendre, et non juger pour mieux civiliser les sauvages, et, sans être ni permissif ni tolérant, l’indifférence étant difficilement compatible avec des intentions manifestes quoique souvent maladroites d’amélioration de la condition humaine, peut-être conviendrait-il de commencer par abandonner cette condescendance culturelle qui nous est si familière. Il n’est pas question de tout accepter, mais peut-être qu’en matière d’éthique, les sciences humaines sont en fait plus en avances que les droits de l’Homme, et qu’elle aurait bien plus à apporter. Observation sans intervention, reconnaissant par là notre ignorance élémentaire des conséquences de nos actes, en abandonnant toute notion d’universalité, peut-être est-ce là le moyen privilégié d’échapper aux évidences, et de sortir d’une dualité qui s’avère à l’usage malcommode.

A la question « la dictature chinoise est-elle une bonne ou une mauvaise chose », il n’y a pas de réponse tranchée. Si cet état de fait serait intolérable pour les sociétés occidentales, la légitimité que l’on se donne pour agir et condamner ne repose que sur notre propre évaluation de notre supériorité en la matière, sur notre fallacieuse certitude de bien agir, et un tel constat relève, dans le meilleur des cas, de la malveillance intentionnelle, et dans le pire des cas de l’ignorance la moins louable. Parce qu’en matière d’évolution culturelle, il n’y a pas de voie unique, et encore moins d’absolus.

  • L'auteur

    Renard

    Futur grand écrivain (ou pas) de 24 ans, j'adore gratter l'absurde, les évidences, le prêt-à-penser comme on gratte un bobo pour voir ce qu'il y a en dessous, et c'est souvent très amusant à voir.
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  • Définition

    Éthique
    nf. - Encyclopédie en ligne LaroussePartie de la philosophie qui envisage les fondements de la morale. Ensemble des principes moraux qui sont à la base de la conduite de quelqu'un.
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6 réactions

  1. #1 Niggzs le 6 mai 2010

    Excellent article, je partage le même point de vue sur l’universalisme occidental.
    Bienvenue sur la Politeia!

  2. #2 peter lien website le 6 mai 2010

    Très bon article :D

    Tout cela me fait penser évidemment à la colonisation, et à ces hommes qui pensaient venir en aide aux « populations indigènes » en leur inculquant de force leurs valeurs, culture et technologies jugées « supérieures ». Ca me fait également penser à Star Trek, série intelligente et posant énormément de questions contrairement à ce que l’ont peut parfois lire un peu partout, où l’humanité, plusieurs siècles après notre ère, est confronté au dilemme de l’intervention sur des planètes habitées. Je suis entièrement d’accord sur le fait que s’octroyer le droit de juger une civilisation différente avec ses propres valeurs, voire celui d’intervenir au nom de ces dites valeurs, peut mener à d’énormes abus (colonisation, guerre en Irak, etc).

    Par contre, d’un point de vue purement nihiliste, il n’y a pour moi pas de Bien et de Mal en soi-même. Y compris pour toutes les actions les plus horribles, du viol au meurtre en passant par le massacre de masse. D’ailleurs, il n’y a aucune différence fondamentale entre la vie et l’objet, la matière inerte et la matière vivante. Il n’y a donc pas d’éthique ou de morale naturelle.

    De plus, il faut certes établir des limites à l’universalisme et à l’ingérence, mais il faut également en établir à la non-intervention. On ne peut résolument pas laisser un pays crever de faim, de maladie, ou une population se faire génocider. Cela s’apparenterait à de l’égoïsme voire de la non-assistance à personne en danger. Certes, on ne peut pas prévoir avec exactitude les conséquences d’une action/critique extérieure, mais il ne faut pas non plus jouer les aveugles. Le regard de la communauté internationale a eu de nombreuses conséquences positives sur les libertés des peuples opprimés.

    Il faut que l’humanité se fixe des règles communes quant à cela, préservant la souveraineté de chacun tout en ne sombrant pas dans la pure indifférence égoïste.

  3. #3 Renard le 6 mai 2010

    Disons que je me méfie tout de même un peu des charges faciles de colonialisme et d’impérialisme, ça fait un peu « j’ai raison t’as tort j’ai gagné c’est fini ». Je n’ai pas non plus envie de faire du Igniacio Ramonet.

    En revanche, fixer des limites à l’intervention s’avère toujours délicat, parce que la tentation de franchir un pas de plus est toujours présente, j’aurais peut-être du développer ce point plus en détail, mais s’accorder un droit d’ingérence peut entraîner assez loin. Si une population réclame le droit de vivre à l’occidentale, devons nous tout faire pour les y assister ? Je ne crois pas, et c’est aussi l’une des conséquences de la neutralité anthropologique. L’ennui de l’humanitaire, c’est que les limites en sont assez floues, et je ne prétends pas avoir de réponse, ça reste encore largement ouvert. On commence par envoyer du riz, et puis on finit par militer voire agir pour un changement de régime, par opérer des transferts technologiques en pagaille, les exemples de ce genre sont trop nombreux pour être ignorés.

  4. #4 Jemairi le 8 mai 2010

    Bon article qui résumé plutôt bien ma pensée, quoi que je ne suis pas en accord avec tout ce qui a été énoncé.

    Je pense par exemple qu’affirmer qu’il n’y a pas de bien et de mal, que nous ne pouvons juger de ce qui est profitable ou non à un individu, est hypocrite. Tout le monde s’accorde à dire que le régime Nord-Coréen est « mal », qu’il néglige (c’est un faible mot) sa population au profit de son programme nucléaire. Comment pourrions-nous dire que le dictateur Nord-Coréen ne fait ni le bien, ni le mal? Sans tomber dans l’ethnocentrisme, je crois que nous pouvons juger, lors de cas extrême, si quelque chose ou quelqu’un est bien ou mal. Cela comporte des risques, puisque chaque civilisation, chaque peuple à des coutumes et une conscience différente. Mais quand nous le pouvons, nous devons juger, nous devons agir!

    Lorsque l’ensemble du monde s’accorde à dire que quelque chose est mal (comme dans le cas du régime Nord-Coréen), nous nous devons de réagir.
    La Chine n’est pas dans ce cas là, tout comme certaines actions des pays du Moyen-Orient, puisque bien que les Occidentaux, dans leur majorité, considèrent que les régimes qui dirigent ces pays sont mauvais, il n’en est pas de même pour la planète entière. Cette attitude que nous prenons vient de ce que l’on nous a appris, de ce que nous faisons chaque jour, du monde qui nous entoure et qui nous prouve que le voisin n’est pas le même, qu’il n’a pas le même mode de vie. Nous en concluons alors qu’il est mauvais.

    Mais lorsque que toute les civilisations, toutes les religions, toutes les cultures du monde s’accordent à dire que quelque chose est mal, il devient évident que cette chose est mal.

    Je crois donc que l’on peut, sans tomber dans des dérives provoquées par les intérêts de chacun, agir pour aider certaines populations, pour lutter contre des injustices. Il ne s’agit pas de « juger les sauvages », mais plutôt de juger le meurtrier, le vrai coupable.

  5. #5 Chri le 3 juin 2010

    Il est en effet difficile de condamner un concept aussi vaste qu’un modèle ou un système politique. C’est pourquoi il faut faire preuve de précautions et de rigueur avant d’affirmer un NON catégorique. Que peut on rejeter et surtout pourquoi le rejeter?

    Quand la communauté internationale s’élève contre les systèmes politiques chinois et coréens, c’est au nom des droits de l’homme, de la liberté, de la démocratie, du Bien et du Mal. Autant de mots qui font vibrer notre citoyenneté et rassemblent unanimement l’occident…
    Avant de nous questionner sur le champs d’application de ces concepts, je voudrai savoir ce que vous pensez de leur validité…

  6. #6 Shrees le 6 juin 2010

    http://www.larevolucionvive.org.ve/spip.php?article1358

    Un peu dans le même genre, un article sympa sur le Venezuela de Chavez

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