La place de noël n’est pas dans les cœurs mais dans les testicules

Publié le 31 octobre 2010 à 22h16 dans Société

Une fois de plus, les fêtes de fin d’année approchent. Les échoppes se garnissent, les invitations se donnent, les agapes s’organisent, les nostalgiques disent que son inénarrable magie se perd, rien que de bien classique en définitive.

Si l’on s’intéresse de plus près aux discours vantant le bon vieux temps perdu, l’on prend rapidement conscience de ce qui appelle les regrets éternels des contempteurs ; au choix, l’individualisme, le matérialisme trivial, ou tout autre avatar de notre « modernité décadente » aux « mœurs dissolues », et au détriment si évident de l’affection, de la tendresse et de l’émerveillement face au rituel. Lorsque l’on a 5 ans, tous en rond autour du sapin à débiter de vieilles rengaines fatiguées sur la joie et l’amour universel, il est en effet facile de se laisser duper par le cérémonial, sans songer à ses implications. C’est qu’à 5 ans, l’on est encore dans une démarche purement jouissive et entièrement tournée vers la satisfaction personnelle immédiate. Ce qu’elle nous coûte nous indiffère.

En vieillissant, en effet, se fait l’obligation, pour parler dans les termes de Marcel Mauss, anthropologue du début du xxe siècle, d’un contre-don, dans le cas qui nous occupe, du sentiment d’urgence de réparer la dette ainsi contractée lors de l’échange rituel. Rarement conscient au-delà de sa stricte nécessité intuitive et de l’inconfort qui le motive, il recèle en effet le germe de la véritable explication du rituel : un rapport de pouvoir.

Deleuze écrivait, à la suite de Foucault, que le pouvoir était « partout ». Pas seulement à tous les niveaux de la société, pas seulement dans les institutions, mais qu’il se jouait aussi dans chaque rapport social, à chaque instant de la vie. Sans qu’il soit nécessaire de rentrer dans les détails de sa pensée, l’on pourrait sans doute en déduire que plus le rituel a acquis une importance symbolique forte, plus les enjeux de pouvoir en qui le sous-tendent sont élevés. Le fameux « plaisir d’offrir » que l’on invoque si souvent en une telle occasion ne doit donc pas être interprété comme une satisfaction béate de faire le bien ou de contribuer au bonheur du destinataire, mais plutôt comme l’affirmation virile d’un rapport de domination entre pourvoyeur et récepteur, comme l’affirmation de l’acceptation par ce dernier du rapport d’ascendance des ainés créditeurs à son égard.

A ce titre, la veillée de noël, loin de la symbolique officielle consacrée, participe au même titre que les autres institutions déjà identifiées aux mécanismes de dressage de l’individu par son inscription dans un rapport de force au sein duquel il assume et revendique sa faiblesse, l’apprécie, même, puisqu’il en retire de la jouissance. D’où la désillusion nostalgique de l’ancien enfant qui s’inscrit, pour son entrée dans l’âge adulte, dans cette même logique de rapport de force. Offrir des cadeaux, c’est accéder au monde des anciens, c’est en quelque sorte avoir passé le rite initiatique d’une nouvelle phase de la vie, celle de la lutte pour la domination. Car le contre-don, dans ce cas, ne vise pas tant l’équilibre social par la parité des échanges que le refus d’être en dette, refus d’être redevable et donc en position de dominé, et toute la subtilité du commerce des cadeaux, des « il ne fallait pas » fort bien connus, se situe alors non pas dans le fait d’offrir le plus onéreux possible, mais le plus onéreux acceptable par la partie adverse, afin de maintenir le rapport hiérarchique, de l’inverser, ou de donner le sentiment fort provisoire d’une reconquête de liberté, au moins jusqu’au rituel suivant. Loin, très loin de l’époque où nous n’avions l’impression de ne rien abandonner de valable en recevant un bien et le plaisir inhérent contre notre soumission.

  • L'auteur

    Renard

    Futur grand écrivain (ou pas) de 24 ans, j'adore gratter l'absurde, les évidences, le prêt-à-penser comme on gratte un bobo pour voir ce qu'il y a en dessous, et c'est souvent très amusant à voir.
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  • Définition

    Don et contre-don.
    Dans son ouvrage Essai sur le don, Marcel Mauss définit cet échange apparemment gratuit comme "appelant un cadeau en retour". Jamais explicite, cette formulation reste toutefois, d'après lui, au fondement de la pacification des rapports sociaux par la reconnaissance de l'autre qu'il induit.
  • Influences

    Michel Foucault, Surveiller et Punir ;
    Gilles Deleuze, Pourparlers ;
    Michel Onfray, Politique du rebelle

  • Illustration

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6 réactions

  1. #1 Niggzs le 1 novembre 2010

    Très bon article, rien de bien nouveau pour moi, mais il est bon de parfois rappeler quelques fausses évidences.

  2. #2 Christian le 1 novembre 2010

    Mouhaha, c’est exactement ce qui se passe dans ma tête!
    Je vais conquérir ma famille à l’aide des cadeaux de noël!
    A moi le pouvoir familiale!

  3. #3 Jean le 14 novembre 2010

    Depuis quand accepter un cadeau c’est accepter de se soumettre? ok c’est assez bien expliqué mais prouver l’inverse n’est pas bien plus compliqué (mais je n’en ai pas envie). juste en réaction, qui du roi ou du peuple/vassal offre le/les cadeaux ? qui se soumet par cet acte? moai moai moai pas franchement évident ce raccourci comme quoi recevoir c’est se soumettre. . .

  4. #4 Papa le 16 novembre 2010

    Putain, oh.
    T’as même pas parlé de l’origine de la couleur du Père Noël?

    Ils ont arrêté de te subventionner chez CocaCola ? :p

    EDIT: à l’indue attention de Brogol

  5. #5 Papa le 16 novembre 2010

    Mais, en fait, à 5 ans, j’y croyais encore, au Père Noël.
    Du coup, c’était magique, gratuit, univoque. Comme la pluie, les cadeaux tombaient du ciel.

    Devenir homme, c’est affronter des violences inouïes pour réussir à intégrer une collectivité, réduire ses pulsions. C’est toute une éducation.
    Le contre-don en fait partie, oui, comme fil d’un réseau. C’est une façon de se serrer les coudes. Ramené à l’individu, c’est assez violent, en effet.

    L’échange simultané en tout instant est un leurre intellectuel. Les premiers noeuds des civilisations ont été les temples et les marchés, deux lieux d’échanges, de dettes, de « soumission », spirituelle ou matérielle. Quand on ne se doit plus rien les uns les autres, la société se délite.
    C’est dans cet esprit que les fondateurs de l’Europe ont choisi d’unir nos marchés : ce n’était qu’un premier pas vers la réconciliation, vers la paix durable en Europe. Harmoniser la taille des Camembert, c’est aussi entretenir le dialogue.

    Et Bourdieu n’est pas loin de tout ça. Tu devrais le citer.

  6. #6 Oulhen le 14 septembre 2016

    Pour parler de Noël, il faudrait creuser au delà de nos souvenirs de quand nous avions 5 ans.
    Noel est une fête qui a plusieurs siècles, contrairement au coca-cola et à la société marchande qui tente de remplacer le livret des cantiques par des catalogues de jouet, et le dénuement de l’incarnation dans la pauvreté de la crèche par la soif de possessions matérielles. Cette dernière, incapables de satisfaire nos désirs les plus élevés, peut nous dégouter et nous éloigner de cette débauche de nourriture/gadgets/jouets… Mais ce n’est pas Noel qu’il faut récuser, c’est ce que l’occident moderne en a fait en le détournant de son sens le plus profond.

    Je renommerai donc l’article: « La place de Noël devrait retourner dans les cœurs, pas s’avilir dans les couilles »

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