La Grèce, la Troïka et la dette odieuse

Publié le 09 juin 2012 à 15h11 dans Société

Au fil des plans d’austérité, au fil des humiliations infligées à son peuple par ses « partenaires » européens, la Grèce approche à pas de géant d’un désastre économique et social. La dette publique a explosé depuis le premier prêt accordé par le FMI et l’Union Européenne, et ce malgré 9 plans successifs d’austérité et des sacrifices sociaux inacceptables. Le traitement consistant à tuer le malade a mené la Grèce dans une perspective de marasme social qui pourrait sembler inévitable. Pourtant, la situation de la Grèce est loin d’être figée, sous réserve que l’Etat rompe définitivement avec la ploutocratie dont il est victime et qu’il gouverne enfin dans l’intérêt général de son peuple…

À l’instar de la fameuse « no alternative » de Mme Margaret Thatcher en 1980, les dirigeants et hauts responsables européens martèlent sans relâche la même tirade portant sur la nécessité pour la Grèce de « tenir ses engagements », tirade répétée par des personnalités telles que M. Laurent Fabius, l’homme du « non » au référendum de 2005 sur le TCE (Traité de Constitutionnalité Européen), et M. Daniel Cohn Bendit, chef de file des révoltes étudiantes de 1968, provocant l’indignation d’une partie de la classe politique grecque[1]. Pire encore, c’est sous l’épée de Damoclès d’une expulsion de la monnaie unique que la population grecque est amenée à voter le 17 juin prochain. Ces menaces ne sont pas anodines, il s’agit d’appeler les peuples à « bien voter », c’est-à-dire à voter pour l’un des deux partis favorables au Mémorandum (la Nouvelle Démocratie et le PASOK) et responsables de l’état actuel du pays. Elles ne sont pas non plus une réelle surprise, les gouvernements européens n’étant pas à leur coup d’essai en matière de déni de démocratie.

Ainsi, à en croire la pensée dominante véhiculée par nos dirigeants, la seule solution s’offrant à la population grecque, et matérialisée par le Memorandum du 12 février 2012[2], est de continuer à renforcer les coupes budgétaires et le démantèlement du service public. Drôle de traitement que celui qui favorise les inégalités sociales en diminuant de 22 % les rémunérations salariales (32 % chez les moins de 25 ans), faisant passer le salaire minimum à 480 euros mensuels. Drôle de traitement que celui qui exige la suppression des contrats à durée indéterminée, le plafonnement des allocations chômage à 313 euros par mois, la baisse des dépenses de santé, des allocations familiales et le licenciement de 150 000 fonctionnaires. Drôle de traitement finalement que celui qui applique à tout un peuple des mesures d’humiliation, de soumission, de précarité, qui réduisent drastiquement les entrées d’argent en détruisant l’économie et la consommation, tout en repoussant l’imposition des richissimes armateurs et de l’Eglise orthodoxe aux calendes grecques. Un traitement pire que le mal en quelque sorte…

Pourtant, nombreux sont les pays qui au cours de leur histoire ont fait le choix d’une autre politique, refusant le remboursement de leurs dettes considérées comme « odieuses » : Cuba en 1898, l’URSS en 1918, la Russie en 1998 ou encore l’Irak en 2003[3]. Plus récemment, l’Islande refusa par deux fois de rembourser une partie de sa dette privée, alors que la question lui était posée par référendum, et termina l’année 2011 avec une croissance de 3,1 %[4].
Depuis le début des années 2000, les Etats d’Amérique du Sud font également preuve de volontarisme pour s’affranchir des mesures néo-colonialistes particulièrement contraignantes des pays occidentaux. En effet, ces derniers, à l’aide de leur bras armé économique, l’ensemble FMI-Banque Mondiale-Banque Interaméricaine de Développement, ont appliqué et expérimenté en Amérique Latine la même recette néo-libérale de casse sociale actuellement imposée au peuple grec. Ainsi en Argentine, le péroniste M. Carlos Menem et son ministre de l’Economie M. Domingo Cavallo (directeur de la Banque centrale sous le régime dictatorial du général Videla) ont procédé à un ensemble de réformes structurelles, à l’ouverture de l’économie au marché mondial, la libéralisation des flux de capitaux[5] et à la privatisation de la compagnie pétrolière YPF (Yacimientos Petrolíferos Fiscales)[6]. Au Pérou, le président M. Alberto Fujimori, sous couvert d’un contrôle de la natalité réclamé par le FMI et financé par l’Agence américaine pour le développement international (Usaid) et le Fonds de population des Nations unies (UNFPA), stérilisa de force 331 600 femmes et 25 590 hommes entre 1995 et 2000[7].

Ouvrant la voie à un virage politique dans la région, la victoire de M. Hugo Chávez au Venezuela en 1998 a entraîné une vague de mobilisations et de bouleversements, dont l’accession au pouvoir de MM. Luiz Inácio Lula da Silva (Brésil, 2002), Néstor Kirchner (Argentine, 2003), Evo Morales (Bolivie, 2005), Rafael Correa (Equateur, 2006) et Ollanta Humala (Pérou, 2011), ces derniers prenant immédiatement des mesures à contre-courant de celles préconisées par le triptyque FMI-Banque Mondiale-BID. On peut par exemple citer la formation d’assemblées constituantes au Vénézuela, en Bolivie et en Equateur, l’inscription de la consultation des peuples indigènes dans la Constitution (Equateur, Bolivie, Pérou), la réduction du remboursement de la dette et augmentation des dépenses sociales (Equateur, 2005, par M. Correa alors ministre de l’économie) et surtout la création de la Banque du Sud[8] – afin de s’affranchir des politiques austéritaires et antidémocratiques préconisées par le FMI et la Banque Mondiale. La nationalisation des ressources pétrolières – Pétrόleos de Venezuela SA (PDVSA) par M. Chávez (Venezuela, 2007 dans la ceinture de l’Orénoque), Yacimientos Petrolíferos Fiscales Bolivianos (YPFB) par M. Morales (Bolivie, 2006) et YPF par Mme. Cristina Kirchner (Argentine, le 16 avril dernier, alors contrainte d’importer une grande partie de ses besoins en hydrocarbures)[9] – figure également parmi les décisions emblématiques des peuples latino-américains dans la reprise en main de leurs ressources et par là même de leur économie.

Ainsi, il s’agit maintenant de prendre les leçons du passé et d’en finir avec l’austérité et le néo-libéralisme, imposés par la Troïka : une autre politique est possible ! Un peu partout en Europe, de nombreuses voix s’élèvent réclamant un audit citoyen de la dette et une qualification d’une partie de celle-ci comme étant « odieuse »[10], car « contractée contre les intérêts de la population d’un Etat, sans son consentement et en toute connaissance de cause par les créanciers » (Center for International Sustainable Development Law).

Il est grand temps que les peuples européens prennent conscience que les mesures aujourd’hui réservées à la Grèce leur seront imposées demain. Il est grand temps que la population grecque reprenne son sort en main et ouvre la voie à une nouvelle donne européenne. L’Homme ne doit pas être l’esclave de l’économie, c’est l’économie qui se doit d’être au service du peuple.

  • L'auteur

    Mich

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  • Notes

    1. [1] Rena Dourou (députée Syriza). "M. Cohn-Bendit, quel gâchis !". Lettre Ouverte, 25 mai 2012.
    2. [2] Maria Malagardis et Philippe Cergel. Le plan d’austérité grec rejeté par la rue. Libération, (9566) pages 2– 3, 13 Février 2012.
    3. [3] Eric Toussaint et Millet Damien. Faut-il rembourser une dette illégitime ? Atlas du Monde Diplomatique, Monde émergents, Fracture, pages 36–37. Le Monde Diplomatique, 2012.
    4. [4] Thierry Brun. Le petit pays qui a dit non. Politis, (1203) pages 10–11, 17 au 23 mai 2012.
    5. [5] Daniel Hérard et Cécile Raimbeau. Argentine Rebelle. 2006. Editions Alternatives
    6. [6] José Natanson. Absurde privatisation. Le Monde Diplomatique, (699) page 8, Juin 2012.
    7. [7] Françoise Barthélémy. Stérilisations forcées des indiennes du Pérou. Le Monde Diplomatique, pages 14–15, 2004.
    8. [8] Damien Millet et Eric Toussaint. Banque du Sud contre Banque Mondiale. Le Monde Diplomatique, Juin 2007.
    9. [9] Serge Halimi. Nouvelle donne. Le Monde Diplomatique, page 1, Mai 2012.
    10. [10] Jean Gadrey. La dette, quelle dette ? Le Monde Diplomatique, (699) pages 1 et 12, Juin 2012.
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2 réactions

  1. #1 Niggzs le 9 juin 2012

    Excellent article. Tout est dit. Continu comme cela avec la Politeia !! Je vois que toi aussi tu es un adepte du monde diplomatique :)

    Il est certain que l’Amérique du Sud ou encore plus récemment l’Islande sont des exemples à suivre.

  2. #2 Motsara le 9 juin 2012

    Excellente analyse sur la crise actuelle.

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