la France s’ennuie

Publié le 25 octobre 2012 à 10h12 dans Actualité & Politikè & Société & Travail

Analyse de la situation actuelle du mouvement social  par Hugo Melkior.

 

Le climat social en France est particulièrement atone et il risque de le rester pendant encore un long moment. En effet, les chances de voir se développer un mouvement social d’ensemble dans les prochains mois, comme a pu l’être le mouvement contre la réforme des retraites durant l’automne 2010, sont quasiment nulles et ce en dépit du contexte de crise, du chômage qui a atteint depuis longtemps déjà un stade endémique (il y a encore 50 000 chômeurs de plus au mois de septembre) et de la précarité qui continue de se développer.

Plusieurs facteurs peuvent justifier mon pessimisme quant aux perspectives de mobilisation sociale à moyen terme :

Il faut tout d’abord reconnaître que le peuple français n’a pas eu a subir jusqu’à présent une politique d’austérité qui relèverait de la saignée, comme cela peut-être actuellement le cas pour le peuple espagnol, grec ou portugais. Les Français ont été largement épargnés par cette passion pour l’austérité à tout prix, qui conduit les dirigeants de nombreux pays européens, au nom de la lutte prétendument impérieuse contre les déficits publics, à mettre aveuglement en œuvre des plans de rigueurs successifs qui n’ont pas d’autres résultats, outre de plonger dans la misère les peuples concernés, que d’aggraver ces mêmes déficits publics qu’ils sont pourtant censés faire diminuer. L’austérité appliquée en France par la gauche gestionnaire, même si elle a pour objectif de réduire le déficit public de 30 milliards d’euros, ce qui constitue une première depuis 1945, est en réalité largement indolore pour les travailleurs. Elle ne se traduit pas, en effet, par des baisses de salaires dans la fonction publique, comme c’est le cas en Grèce ou en Espagne, par une diminution des retraites, par une baisse du salaire minimum, par une augmentation de la TVA ou encore par une libéralisation du marché du travail. Ainsi, l’austérité française est infiniment moins intolérable pour la population que celle qui sévit depuis des mois à Madrid et encore plus à Athènes. Nos dirigeants ont encore suffisamment de marge de manœuvre pour ne pas se risquer à remettre en cause les amortisseurs sociaux grâce auxquelles la paix sociale règne très largement aujourd’hui en France. Cette entreprise liquidatrice antisociale pourrait, par contre, se voir inscrire à l’ordre du jour du gouvernement si la situation économique, déjà difficile, venait à s’aggraver encore davantage dans les prochains mois. C’est une possibilité à ne pas écarter car la crise n’est pas finie.

Les syndicats de salariés qui ont souhaité ardemment l’alternance, et donc la victoire de François Hollande face à Nicolas Sarkozy, ne souhaitent pas engager un bras de fer avec le nouveau pouvoir socialiste. Bien qu’ils puissent éprouver une relative déception quant à la politique mise en œuvre jusqu’alors, qui serait jugée trop modérée, pas suffisamment offensive, tranchante, ils ne veulent pas pour autant prendre le risque de déstabiliser le gouvernement. Aussi, préfèrent-ils s’investir dans le cadre stérile de négociation qui leur ait gentiment offert par l’État au lieu d’essayer de mobiliser consciemment et collectivement les salariés. La gauche au pouvoir n’a jamais été historiquement un terreau fertile pour les luttes sociales, si l’on excepte évidemment la grève générale de juin 1936. Mitterrand a pu ainsi, à partir de 1983, implanter le tournant de la rigueur en France, rompant avec le projet de transcendance sociale pour lequel il a avait été élu deux ans plus tôt et convertissant définitivement le Parti Socialiste aux vertus du capitalisme, sans que cela suscite la moindre réaction collective de la part des salariés et de la population en générale. Les socialistes payent leur renoncements et leur politique loyaliste envers le système et la classe dominante dans les urnes à l’élection suivante (Lionel Jospin en est l’illustre exemple), mais n’ont pas, contrairement à la droite lorsqu’elle est au pouvoir, à subir d’éventuels assauts d’une partie de la population en colère, qui préfère à la place ronger son frein et donc se noyer dans l’impuissance. Ce sont majoritairement des hommes et de femmes se situant à gauche de l’échiquier politique, syndiqués ou les deux à la fois, qui descendent le plus souvent dans la rue, qui font grève, ayant acquis une culture de la lutte. Aussi, lorsque ceux-ci en viennent à avoir des réticences à se mobiliser sous prétexte que « la gauche » est aux affaires, qu’il ne faut pas affaiblir son camp en faisant le jeu de la réaction, il ne reste de facto plus grand monde pour donner une réalité quelconque au mouvement social.

Enfin, la défaite du mouvement des retraites de 2010 a sans nul doute largement contribué à accélérer le processus de désaffection, déjà bien entamé, des salariés envers l’action collective d’ampleur et prolongée. Ainsi, il y a en France une véritable crise de foi des travailleurs dans la capacité du mouvement social d’aider concrètement à l’amélioration de leur vie quotidienne. Par conséquent, ce sont les stratégies individuelles qui priment de plus en plus pour s’en sortir. Chacun gère sa vie dans son coin, séparément des autres, essayant de passer entre les goutes acides de la crise. Bien entendu, des luttes pendant les prochains mois existeront comme c’est déjà le cas aujourd’hui, mais celles-ci risquent d’avoir un caractère le plus souvent défensif, se focalisant uniquement sur la défense de l’emploi, et très localisées, c’est-à-dire ne dépassant pas le stade de l’entreprise concernée par un plan de licenciements.

Ce seront des luttes pour la survie, pour éviter une mort sociale et économique aux salariés dont l’emploi sera en péril. Ces luttes resteront malheureusement balkanisées, c’est-à-dire, qu’elles se développeront séparément les uns des autres, sans que les syndicats, ni mêmes mes salariés tentent de construire une coordination, un front unitaire regroupant les entreprises en luttes autour de mots ordre commun qui transcenderaient la situation particulière de chaque salariés, tel que l’»interdiction pénale des licenciements dans les entreprises profitables».
La France s’ennuie…elle risque de s’ennuyer encore pendant un long moment… Toutefois l’histoire n’est pas écrite…la taupe qui creuse finira peut-être par remonter à la surface.

 

Hugo Melkior

 

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