En finir avec le point Godwin

Publié le 02 octobre 2010 à 16h16 dans Société

Les geeks en auront déjà entendu parler, si ce n’est pratiqué. Le point Godwin est en effet très hype sur Internet, et pour cause, c’est son lieu de naissance. Pour les péons n’étant pas familier de cette nouvelle place mondaine qu’est Internet, voici comment l’atteindre :
« Plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis s’approche de 1. »
C’est Mike Godwin qui l’a énoncé en 1990[1], d’où le nom de Loi de Godwin – rien à voir avec une quelconque victoire divine, le débat sur l’existence de Dieu a encore des jours florissants devant lui.
Le point Godwin, donc, est atteint dans une discussion quand on en arrive à parler d’Hitler, de nazisme, et plus généralement de fascisme. Il est communément admis que la personne atteignant le point Godwin « perd » le débat en cours, et la discussion est close. Trouvant cet échappatoire absurde et bien trop souvent utilisé pour éviter la discussion, voici quelques arguments contre la loi de Godwin.

L’aspect scientifique

Vous l’avez peut-être remarqué, la loi de Godwin, renvoit au monde rationnel des mathématiques. Par sa formulation d’abord, naturellement on dirait plus quelque chose comme « Plus une discussion dure longtemps, plus on a de chance de parler des nazis ». Par sa dénomination ensuite, la loi de Godwin, une loi c’est une réalité scientifique, ça a été prouvé, démontré. Ainsi, on peut invoquer cette loi sans avoir besoin de la redémontrer, pratique pour éviter de refaire comme Descartes à chaque nouvelle discussion. Pratique, mais insidieux si elle n’a de loi que l’apparence…
schéma explicatif de la loi de Godwin
Ce petit schéma illustrant la loi de Godwin nous éclaire sur une évidence auquel ne nous fait pas forcément penser sa formulation : plus une discussion dure longtemps, plus le nombre de sujets abordés augmente. Alors forcément, la probabilité d’aborder un thème précis augmente. Ainsi, on peut remplacer les nazis par le sexe, la religion, la télévision, le football ou même les ornithorynques, l’affirmation de Godwin reste vraie.
« Plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les ornithorynques s’approche de 1. »
Dans la mesure où les participants connaissent les ornithorynques, cette loi sera vérifiée si on laisse la discussion durer assez longtemps. Pour le nazisme, il se trouve qu’il est souvent connu des acteurs de la discussion, ainsi la loi de Godwin est souvent vérifiée. Alors, l’assertion de Godwin est bien vraie, mais c’est le cas particulier d’une évidence plus général, une sorte de tautologie déguisée. Certes l’évidence Godwin eut été moins vendeur, c’est sûr. Dans une société où la science a valeur de vérité, revêtir ses apparences donne, hélas, beaucoup plus de crédit à n’importe quelle affirmation.

Le thought-terminating cliché par excellence

Tout ceci pourrait être assez stérile si ce n’était que pure masturbation intellectuelle, si l’atteinte du point Godwin n’impliquait pas la fin prématurée d’une discussion.
Le point Godwin et la marée noire de BP sur le concept de la bande pas dessinée
Derrière la théorie descriptive de Godwin, on observe aujourd’hui une pratique réellement contre-productive à la discussion. Elle consiste à guetter la moindre référence au nazisme, aussi justifiée soit-elle, pour hurler à l’atteinte du point Godwin. Et n’essayez pas de démontrer que votre exemple est pertinent, où on vous sortira fièrement la « loi » de Godwin pour vous montrer votre bêtise. Seul un fou borné persistera à remettre en question une « loi » aussi bien reconnue que celle-là.
Ainsi, il est devenu quasiment interdit de parler de nazisme sans se faire la cible des SS du net. Pour certains c’est une chose formidable, et c’était justement le but de la « loi » de Godwin, que de dénoncer ceux qui faisaient référence au nazisme juste pour pourrir un débat.
En effet, parler d’un sujet polémique et non-pertinent juste pour énerver les différents interlocuteurs est assez facile et gratifiant. On trouvera toujours une personne pour réagir à ces propos, là où il faudrait justement l’ignorer. Ce genre d’interventions traduisant généralement plutôt un besoin de reconnaissance personnel qu’une quelconque connaissance dudit sujet. Encore qu’il existe aussi des fanatiques venant prôner leur idéologie partout sans se soucier d’écouter les autres. Bref, les motivations, conscientes ou non, peuvent être multiples pour pourrir un débat.[2]
Mais même si le choix du nazisme n’est pas le seul, il est devenu le plus judicieux comme il permet d’atteindre la fin d’un débat. Ironie du sort, la « loi » de Godwin a eut l’effet inverse que l’on aurait pu espérer, puisqu’elle justifie ce comportement. Donc, là où on préférerait ignorer une intervention hors-sujet, on en arrive à arrêter toute la discussion. On est alors en droit de se demander pourquoi le nazisme mérite-t-il un comportement différent ?

Le déni d’humanité

Caricature d'Hitler, nazi et humain

Hitler, le nazi humain

Il serait malhonnête d’expliquer ce traitement spécial pour la nazisme par la seule « loi » de Godwin, certes elle a malencontreusement renforcée le comportement qui consiste à utiliser le nazisme comme un moyen de mettre fin à une discussion, mais elle l’a fait à partir de l’observation d’une existence antérieure de ce comportement. Ce comportement est, je crois, dû à un phénomène de déni à l’échelle humaine. La nature de ce qui a été commis durant le nazisme paraît tellement immoral qu’il est plus simple de refuser la possibilité que des humains aient pu faire cela. Et tout ce qui s’y rapporte est devenu une insulte, une sorte de dénigration de l’adversaire en lui enlevant sa nature d’humain. Les exemples se rapportant au nazisme servent d’excuse facile pour éviter de débattre d’un sujet. D’ailleurs, dès 1953, on voit apparaître l’expression Reductio at Hitlerum qui consiste à dire « qu’Hitler ait partagé une opinion ne suffit pas à la réfuter ». Mais il faut ajouter qu’une comparaison porte sur Hitler ne suffit pas à la réfuter pour ne pas tomber dans l’excès actuel qui confond les tentatives de saborder une discussion et les exemples judicieux.

Alors, ignorez ceux qui utilisent l’émotion que provoque le nazisme pour servir leurs seuls intérêts sans souci d’avoir une discussion constructive au lieu de leur donner du grain à moudre. Le nombre d’articles qui distribue des points Godwin aux personnalités de pouvoir est effarant, et ne fait que les servir. Et quand vous utilisez une comparaison pertinente au nazisme, et qu’on vous bassine avec ce point Godwin, renvoyez les ici. ;)

Bravo vous avez gagné 1 point godwin. Vous pouvez aller le découper au burin sur votre écran.

Exemple de décernement de point godwin, avec mode d'emploi pour le récupérer et l'ajouter à votre collection

10 réactions

  1. #1 peter lien website le 2 octobre 2010

    T’es vraiment qu’un sale gros nazi Brogol !

    En tant qu’amateur du point godwin et de l’humour un peu borderline s’y rapportant, je ne peux qu’approuver cet article. Certes, certains utilisent parfois ce thème pour pourrir le débat. Mais, le plus souvent, ce sont au contraire « les autres » qui, par manque de répartie, ou par faible ouverture d’esprit (dans le sens où il ne faut pas se focaliser et bloquer sur les mots, mais essayer d’en comprendre le sens dans le contexte du débat), sont bien contents d’user de ce prétexte pour clore la discussion et présenter son adversaire comme un gros débile.
    Pourtant, le thème du nazisme représente parfaitement tout ce qui est mauvais, intolérant, violant, raciste, con, etc. Il est donc normal qu’il soit souvent utilisé pour dénoncer des comportements, des idées, des actions qui s’en rapprocheraient, sans évidemment toutefois l’égaler.
    Au final, le point godwin n’est peut-être tout simplement que le symptôme d’une faible capacité à reconnaître la caricature et l’ironie.

    En tout cas, ta bayday m’a fait littéralement pisser de rire. Et tu va te faire troller bien comme il faut pour ton image illustrant le déni d’humanité, sujet qui est bien trouvé par ailleurs.

  2. #2 Yopp le 2 octobre 2010

    Tu as une jolie écriture, ton graphique est varnifique.
    Je ne pondrai pas un pavay comme Peter, mais je n’en pense pas moins.

    Ça fait plaisir que tu réactives un peu la Politeia :)

  3. #3 GreG Durablement lien website le 3 octobre 2010

    Comme Peter, je voyais le point Godwin comme une preuve d’une absence d’argument et de sang-froid, je n’avais pas envisagé cette approche utilitariste pour achever les discussions.
    Que les trolls sont ingénieux…

  4. #4 Armand Caulaincourt le 8 octobre 2010

    A part opiner du chef en lisant il n’y a rien à faire, admirable résumé d’une situation dommageable à la discussion sur le net.

  5. #5 Niggzs le 11 octobre 2010

    Cet article a été écrit quelques jours avant que ne prenne ta plume Brogol, je pense qu’il peut venir en appoint de ton argumentation.

    http://www.slate.fr/story/27879/politique-du-point-godwin

  6. #6 Jemairi le 29 novembre 2010

    Excellent ! Marrant, simple et instructif, j’ai beaucoup aimé ton article Brogol !

    Concernant le fond du sujet, je pense que le point Godwin contribue à contre-balancer le poids du déni d’humanité, sur la balance de l’oubli. En effet, renier le fait qu’un humain est pu commettre d’aussi horribles crimes, c’est risquer d’oublier ce qu’a fait ce même humain.

    Le point Godwin est, malgré son apparence humoristique, un outil qui permet de rappeler chaque jour aux internautes plus ou moins Geek qu’Hitler a bien existé, et qu’il faut s’en rappeler pour ne pas commettre plus tard les même erreurs que lors des années 1940.

  7. #7 Darch le 30 décembre 2010

    Personnellement je suis bien plus choqué par l’utilisation à outrance de l’accusation d’antisemitisme (plus ou moins deguisée en fonction des cas) pour clore un débat dans les médias mainstream et discrediter définitivement le contradicteur (Kassowitz chez Taddei pour ne citer qu’un seul exemple).

    Je trouve l’utilisation abusive du point Godwin sur internet moins perniceuse (car moins frequente et ayant une portée moins large que la TV) que les accusations infondées d’antisemitisme. Comparez un peu le traitement auquel ont droit les personnes ayant commis un point Godwin (vous rappelez vous par ex, du point Godwin magistral de Nadine Morano à l’assemblée??)de celle ayant, à un moment ou un autre, été accusé d’antisémitisme…

    Je partage cependant une partie de ton analyse Brogol. Ce qui a la base n’etait pas foncierement un mauvais apport dans la reflexion (le point Godwin) a été perverti par son utilisation trop frequente ou mal attentionnée.
    Mais de là à le bannir…

  8. #8 AndroParano le 23 août 2011

    @Peter:
    @Jemairi:
    @Yopp:

    Tiens du monde que je connais, y’a des réductions quand on vient en groupe ?

  9. #9 Charly-kun le 25 avril 2012

    http://librepolitique.wordpress.com/2012/04/24/la-reine-et-ses-bouffons/
    J’ai publié un « article » sur l’extremisation de l’UMP pendant cet entre deux tours des éléctions.
    J’ai gagné un point Godwin

  10. #10 Raoul G. le 9 septembre 2012

    Bonjour,

    La pyramide des âges de la population française publiée le site de l’INED montre que de nombreux Français encore vivants sont nés avant 1945 et sont suffisamment âgés pour pouvoir encore parler de l’occupation allemande. Et généralement, en vieillissant, on radote. Puisque nous avons tous évoqué le sujet avec nos parents et grands-parents, que le traumatisme collectif a été très fort, il est normal que l’on mentionne si fréquemment le nazisme. Je ne sais pas ce qu’il en est pour vous, mais en ce qui me concerne, je ne vois guère ce qui, à part la guerre d’Algérie, a pu marquer la mémoire familiale aussi fortement que l’occupation allemande.

    Bilan : point Godwin = pseudo-loi scientifique pour universitaire à dix balles en mal de notoriété.

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