Le mythe de l’égalité des chances
Publié le 18 janvier 2011 à 16h16 dans Société & Travail
Elle est le moteur au cœur de nombreuses associations. Elle est le principe fondateur d’idéologies contemporaines. Elle est un argument justifiant des actions politiques. Elle est inscrite dans la devise de la République française et dans la Déclaration universelle des droits de l’homme. À n’en pas douter, l’égalité, est une puissante valeur de nos sociétés dites démocratiques.
Point d’égalité sans individus
Cette fameuse égalité est apparue grâce au travail. Au travail tel qu’il est conçu aujourd’hui. C’est-à-dire le travail obligatoire, le travail en vue du profit personnel, le travail professionnel. Ce travail date de l’époque de la Révolution française avec la disparition des sociétés inégalitaires aristocratiques et la naissance de l’individualisme. Avant, cette idée d’individu autonome, définissable séparément des autres, n’était même pas concevable. L’individualisme, c’était seulement de l’égoïsme. Maintenant, l’individu est le ciment de la société.
Cette unité de l’individu est vitale au principe d’égalité : humainement ou mathématiquement, une égalité nécessite toujours deux entités à comparer. La naissance de ce concept permet de penser la démocratie. Un individu c’est un citoyen, un vote, un justiciable, etc.
Point d’égalité sans travail
Revenons à nos gentils moutons travailleurs. Pour comprendre pourquoi la valeur d’égalité est apparue grâce au travail, il faut comprendre pourquoi nous travaillons. À mon avis, c’est la passion du bien-être qui permet cette compréhension. Nombre de nos choix sont guidés par l’envie d’être heureux. Le bonheur s’obtient grâce à la possession de biens matériels. Cette acquisition est possible par l’argent dans notre belle société capitaliste. Et l’argent s’obtient en travaillant. Résumons nous avec ce petit schéma :
travail → argent → biens → heureux \o/
C’est beau, c’est simple. Mais c’est comme le père Noël et la petite souris, en grandissant nous n’y croyons plus. Le bonheur par le travail, l’argent et les biens matériels, il faut être bien naïf pour penser que cela suffit. Pourtant, ne jetons pas ce schéma à la poubelle, mais modifions sa conclusion biens → heureux. Laissons de côté la recherche du bonheur, qui mérite des réflexions philosophiques plus complexes. Et, intéressons nous à connaître le but de la possession matérielle.
Pourquoi posséder ?
La première explication qui vient à l’esprit est l’utilité. Nous achetons de la nourriture pour manger, un lit pour dormir, des préservatifs pour faire sereinement l’amour, etc. Bref, la possession sert à satisfaire les besoins primaires.
Pourtant, regardez autour de vous, tout ce qui vous appartient est-il vraiment utile ? Non, loin de là ! Nous pouvons en avoir l’impression, si nous ne prenons pas assez de recul. Nous pouvons justifier la plupart de nos achats. Mais, si nous ne bornons pas à notre échelle, que voyons-nous ? L’étudiant a « besoin » de son iPhone, l’homme d’affaires de sa Rolex, le cadre de sa télévision 16/9è, etc. Je caricature, mais l’idée est là : nous désirons posséder la même chose que le voisin modèle. Depuis que l’on peut prétendre élever notre niveau de vie par le travail, nous inventons nos besoins selon notre niveau de départ. Nous cherchons à être l’égal de notre voisin. Voilà pourquoi le travail crée la valeur d’égalité, car il la rend possible. Consciemment, ou inconsciemment, le but de cette stratégie de vie est d’être semblable au voisin, d’être accepté par ses pairs, d’être dans la norme.
travail → argent → biens → égalité
À chacun selon son mérite
Nous parlons bien de la valeur d’égalité, le travail salarié ne crée pas d’égalité, mais il rend sa valeur puissante, possible et surtout désirable. Cette subtilité est très importante. Ainsi, toutes les inégalités nous paraissent injustes, sauf si elles sont basées sur le travail. Quel que soit le travail, on obtient le même argent. Mille euros obtenus en étant superviseur du ramassage et du recyclage des couches culottes usagées des maisons de retraite permettent d’acheter le même ordinateur que mille euros obtenus en étant astronaute. En se limitant au seul critère économique, l’on peut ainsi croire que le travail crée de l’égalité réelle. Après tout, l’argent possède la même valeur pour tous. Le salaire dépend du travail salarié. Le travail salarié dépend du travail scolaire. Le travail scolaire dépend entièrement de nous, de notre mérite. On obtient ainsi ce que nous pourrions appeler le schéma de notre vie :
naissance → école → travail → argent → biens → bonheur égalité
Ce schéma, est présent dans l’imaginaire collectif. Il nous paraît rationnel. Il est plébiscité par nos classes dirigeantes, comme le montre cette citation :
« L’égalité n’est pas l’uniformité. L’égalité, c’est à chacun selon son mérite […] la récompense du travail, du mérite, de l’effort, de l’initiative, de l’audace »
Quand Nicolas Sarkozy dit cela, il introduit plus précisément ce qui sous-tend l’acceptation du schéma, l’égalité des chances. Ce principe apparaît avec la seconde étape, l’école.
L’École de l’Inégalité
L’école gomme les inégalités de naissance pour donner à chacun les mêmes chances de réussite. Ensuite, la réussite professionnelle dépend du travail fourni, de la filière choisie, du projet d’études. Bref, elle dépend des choix et stratégies adoptés par chacun. À chaque point de bifurcation, les avantages et les inconvénients sont soupesés. Et, selon les possibilités de notre mérite, la meilleure route est choisie.
Selon cette seule théorie, l’école devrait effectivement remplir son rôle. Or, l’on observe que l’école reproduit les inégalités sociales existantes. Si vous êtes sceptiques, il suffit de regarder les statistiques à ce sujet. En cherchant rapidement sur Internet, je trouve, par exemple, une étude de 2003 sur les inégalités sociales d’accès aux grandes écoles. Elle nous dit qu’un enfant d’ouvrier agricole a 0,43 % de probabilités d’intégrer une grande école, là où un enfant d’ingénieur en a 20,92 %. Qu’elles datent de 50 ans ou d’aujourd’hui, ces études de données montrent globalement que les études scolaires dépendent directement du milieu social de départ. Ainsi un enfant d’ouvriers n’ira probablement pas en études supérieurs contrairement à un enfant de cadres. Il existe évidemment des exceptions et des variations selon les époques, mais globalement les classes sociales se reproduisent. Cette observation des faits met à mal l’idéologie de l’école de la République égalitaire.
Et ainsi, l’inégalité fût justifiée
Dans nos cœurs et dans les discours publics, l’égalité tient une place importante. Pourtant, dans le monde réel, on observe de nombreuses inégalités qui nous révoltent plus ou moins. Si cette inégalité est fondée sur le travail, elle ne nous paraît pas injuste. Elle ne nous révolte pas. Elle est basée sur l’école, qui est théoriquement la garantie de l’égalité des chances.
On observe cependant ceci : au lieu de donner les mêmes chances à tout le monde, l’école ne fait que reproduire les inégalités existantes. Ainsi, le discours qui voudrait que nous obtenions un travail qu’en fonction de notre mérite est faux.
L’égalité des chances n’est qu’un mythe, nos chances sont déjà déterminées par le milieu social de naissance. L’école permet juste de légitimer ces inégalités, de nous faire croire qu’elles sont justes. On peut alors se questionner sur le rôle de l’école actuel. Plus que de les légitimer, l’école ne crée-t-elle pas les inégalités ? Est-ce que l’école pourrait être cet outil au service des élites permettant aux inégalités de se reproduire encore et encore ?
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L'auteur
Brogol
Jeune designer & webdéveloppeur autodidacte. Fort de 24 années d'expérience au sein de l'humanité, ma capacité à avoir et à partager une réflexion politique fait de moi un atout aussi indispensable que les 6,9 milliards d'autres individus pour l'avenir de notre planète.
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Le signe mathématique égal = a été inventé au xviè, il représenterait deux objets identiques l'un au dessus de l'autre.
Sources
- Olgierd Kuty, La négociation des valeurs
- Discours de Sarkozy à l'université de Colombia, New York, le 29 Mars 2010. 2' → 2'27
Influences
Alexis de Tocqueville, Raymond Boudon, Pierre Bourdieu, Jean-Claude Passeron
Illustration
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