Des projets, une pensée

Publié le 10 mars 2010 à 19h11 dans Langage & Société

Comment gérer au mieux un projet d’entreprise ? Cette préoccupation vitale de l’homme ultra-moderne trouve nombre de ses réponses dans les livres de management. Ainsi, il est notable de voir que dans les années 1960, le mot-clef des ces bibles est hiérarchie ; c’est le terme que l’on retrouve le plus souvent.
Rien d’étonnant à cela d’ailleurs, les entreprises sans hiérarchie ne sont pas monnaie courante. Pas que cela soit impossible comme certains pourraient se complaire à le croire, mais plutôt que ce n’est pas en adéquation avec les théories dominant actuellement la société.
Vous pourriez m’objectez ce n’est pas si notable que ça, que la hiérarchie soit un fondement des techniques managériales n’est un secret pour personne. Mais, ce serait trop vite oublier que le terme recouvre une dimension sacrée. Effectivement, étymologiquement, l’ordre de supériorité entre chaque élément est justifié par son degré de sacralité (voir les définitions à droite).

Sacré patron

ange en cadre chef de projet

Chef de projet moderne

Alors certes, originellement le mot avait une connotation religieuse, mais quelle importance puisque aujourd’hui ce n’est plus le cas ? On ne voue pas un culte à son supérieur hiérarchique, et les canonisations des chefs d’entreprises sont plutôt rares. Les temps ont changé et le sens des mots a évolué avec.
Sauf que, quelque chose de sacré n’est pas forcément religieux ! C’est la religion qui a besoin de sacré pour exister et non l’inverse. Le sacré désigne ce qui sépare, interdit, en opposition à ce qui est profane.
Ainsi, on comprend bien que le progrès scientifique diminue les domaines du sacré. Là où il y a une connaissance des choses, point de tabous. Et ce n’est donc pas un hasard que l’on trouve plus d’athées parmi les scientifiques que dans le reste de la population.

Mais alors, dans quel cas, ce qui est intouchable, inviolable n’est pas forcément religieux  ? Voyons voir, pour vous la vie est-elle sacrée ? Et l’amour ? C’est à dire sont-elles des valeurs supérieures qu’on ne peut remettre en cause ? Ceux qui le pensent n’ont pas forcément de croyances et de pratiques particulières par rapport à cela et n’appartiennent pas à une Église.
Ainsi, on peut dire que la sacralité implique une interdiction de remettre en cause une chose au nom de valeurs nous transcendant. Cette chose peut être un objet, un être, une pensée, etc. Ces choses vénérées qu’on ne peut enfreindre se retrouvent dans les religions et… dans les idéologies ! Les totalitarismes en sont peut-être l’exemple le plus fort, où la pensée même du chef est sacralisée.
Alors, revenons à notre hiérarchie. Peut-on remettre en cause une décision d’un supérieur hiérarchique ? Non, un ordre n’est pas sujet à débat ou à discussion. Quand on est dans une entreprise, la parole du supérieur a quelque chose d’inviolable, d’intouchable, de sacré !

L’idéologie managériale : un projet inhumain

Les entreprises ne sont donc pas gérées selon une religion mais selon une idéologie, qui justifie la hiérarchie. Cette idéologie managériale prône l’épanouissement de l’individu dans l’entreprise. L’entreprise n’est plus là pour permettre aux gens de gagner de l’argent mais pour justifier le sens de leur vie. Cela passe par un conditionnement spécifique du comportement dans l’entreprise. On se doit d’être efficace et surtout pas contrariant. La performance et l’obéissance sont les mamelles de votre réussite sociale. Ne pas réussir est intolérable, d’ailleurs le mal-être au travail trouve sans doute une de ses sources dans cette stigmatisation de l’échec. Pourtant demander à un humain d’être parfait, est pour le moins inhumain.
La redoutable efficacité de cette idéologie est que tout ceci est plus ou moins intériorisé, en passant premièrement par le langage. Ainsi, en 2000, le terme hiérarchie a totalement disparu des ouvrages de management. Pour autant, vous aurez sans doute remarqué que la hiérarchie n’a pas disparu de l’organisation des entreprises. Le mot qui a remplacé hiérarchie, que l’on retrouve le plus souvent, peut sembler inattendu, et pourtant si vous faites attention vous verrez que vous l’entendez sans arrêt. Ce mot c’est projet.

Un projet, ça trompe énormément

Initialement un projet, c’était le plan de quelque chose avant sa réalisation, alors appelée objet. Aujourd’hui le projet englobe aussi la réalisation dans son sens. Bien qu’on l’entende partout et pour tout, ce terme reste vague et imprécis. Et pour cause, un projet ne prend son sens que quand il est défini. Projeter un meurtre c’est moins cool que d’avoir un projet humanitaire (si vous n’êtes pas d’accord je vous suggère d’aller voir un psychanalyste ou de jouer à Counter-Strike, ça défoule).
On le voit bien, un projet, en soi, ça ne veut rien dire. Pourtant ce mot a une connotation terriblement positive. Il suffit de dire que l’on a un projet pour que ce soit bien. Pire que cela, ne pas avoir de projets est une tare. Comme le dit Franck Lepage dans son spectacle Incultures : « Autant on peut mobiliser un collectif de travailleurs contre une hiérarchie, autant aller faire chier des gars qu’on un projet, c’est vraiment pas sympa. »

Il faut savoir que ce mot était très peu utilisé il y a 30 ans. Il a été imposé d’en haut grâce à l’idéologie du management. Et maintenant, il structure notre façon de penser. Écoutez vraiment le nombre de fois que vous entendez parler de projets, c’est impressionnant, tout est projets, nous sommes dans une société de projets.
Un projet a une connotation positive a priori. Cet illogisme est malsain. Avoir un projet est difficilement critiquable du fait qu’il se nomme projet. Et c’est en ça que c’est génial pour l’idéologie managériale.

Des concepts opérationnels

Voilà comment on intériorise un schéma hiérarchique dans nos entreprises grâce au langage. Projet est sans doute le plus pervers, mais tout le vocabulaire se transforme pour qu’on ne puisse pas critiquer. On pourrait citer acteur, compétence, culture, développement, innovation, partenariat, participation, etc. Ces termes lissent la réalité pour annihiler tout sentiment d’injustice, donc de révolte. Prenons un exemple : « Ne pensez-vous pas que l’innovation et le partenariat permettent un développement de la compétence des acteurs pour créer une réelle culture de participation dans l’entreprise ? » Alors, d’accord, ou pas d’accord ?
Cette phrase n’est pas tiré d’un colloque du MEDEF, j’ai juste pris les termes listés plus haut en les mettant les uns à la suite des autres. Cette phrase ne veut rien dire parce que tous les termes qui la composent sont des concepts qu’il faudrait définir précisément, ils sont sujets à interprétation. Lepage le fait dans son spectacle, en tirant au sort parmi plusieurs mots du même genre et inventant des phrases qui paraissent sensées. D’ailleurs essayez de faire pareil chez vous, l’expérience, malgré le danger d’éveil d’un esprit contradictoire trop prononcé, est amusante. Vous verrez qu’on peut créer des phrases très classes grâce à ces jolis mots positifs qui ne veulent rien dire.

Bon, je vous laisse, j’ai un article intitulé « Les acteurs culturels innovent en développant un partenariat participatif avec les jeunes » sur le feu.

3 réactions

  1. #1 peter lien website le 10 mars 2010

    Excellent article :) Même si je n’aurai peut-être pas insisté sur les mêmes choses (par exemple sur la manipulation générale des esprits par la société afin de ne pas sortir d’une certaine forme de pensée admise par tous, aliénation de l’homme par le travail,…)

    Super trop saiksy ton chef de projet en tout cas, jolie cravate.

  2. #2 tesboom le 11 mars 2010

    Très bon article, je vais me mettre à lire plus sérieusement La Politeia…

  3. #3 ANelson le 15 mars 2010

    L’histoire de « hiérarchie » et de « projet » j’ai vu ca dans le show de Franck Lepage, ici . C’est à la fin du sketch. je vous le conseille en entier il est d’une richesse inouïe si vous êtes intéressés par tout ce qui est rapport entre langage et pouvoir. L’idée de fond du personnage est « l’éducation populaire » ou comment dans une optique marxisante de lutte de classe armer les « prolétaires » grace au savoir. Le parallèle qu’il fait avec le « rattrapage culturel » des cultureux depuis Miterrand/Lang est selon votre bord politique terrible ou (pour moi qui suis de droite) hilarant.

    Il est bon d’apprendre le parler manager comme on apprend une langue étrangère tant qu’on est étudiant. Ca évitera quelques clash culturels à l’avenir. Et aussi à comprendre à quelle sauce on va être mangé quand ces messieurs/dames en costard-cravate/tailleur chanel discutent du menu.

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