Comprendre la crise: l’artifice du pouvoir des marchés et le nouvel ordre libéral

Publié le 28 août 2012 à 20h07 dans Idéologie & La crise & Politikè

Le pouvoir des marchés qui semblent entraver l’action discrétionnaire des Etats est un artifice employé par le pouvoir politique pour briser la résistance des peuples au projet néolibéral.

Le changement politique dans une société n’a rien d’une donnée mécanique. Historiquement, le changement politique est le fruit de l’alliance parfois objective entre des circonstances propices au changement et/ou la construction d’une situation politique et sociale propice à ces changements.  Dans ce sillage, ou à son origine,  il y a  des volontés politiques et  des groupes sociaux ayant des buts identifiés prêts à modifier les rapports de force pour engager ce changement. Des groupes sociaux peuvent ainsi profiter de circonstances favorables, intérieures comme des difficultés économiques et sociales, des catastrophes naturelles, ou de source extérieure comme une agression armées, des défaites militaires, la déstabilisation de l’Etat par un adversaire ou le soutient par un Etat adverse des mouvements contestataires ; afin engager une épreuve de force à même de provoquer un changement politique en leur faveur. Pour faire court, la bourgeoise française de 1789 à « profité », non intentionnellement, dans un premier temps,  de circonstances défavorables à la monarchie pour engager une remise en cause du système politique de l’époque.  Situation défavorable sur le plan économique, par les pénuries agricoles qui seront sources de tensions sociales et situation défavorable sur le plan politique, par le refus et la résistance de l’aristocratie à toute réforme de la monarchie absolue. Mais parfois le changement politique est provoqué par la construction politique des circonstances favorables à celui-ci et s’apparente alors à une manipulation. C’est notamment le cas lorsque l’on justifie une prise du pouvoir, en se posant en tant que protecteur de la société, afin de défendre celle-ci face à une menace que l’on a sois-même  contribué  à constituer. C’est typiquement le cas des coups d’Etat (cf scénario de Star Wars ou l’immense affaire Ergenekon il y a peu en Turquie) . C’est ce dernier schéma de transformation sociale qui va être employé par les néolibéraux : la création des circonstances économiques favorables à l’inscription dans la durée de leur prise de pouvoir et la déconstruction des résistances et alternatives politiques qui pourraient les menacer.

Pour mettre en œuvre leur projet, les néolibéraux devaient briser les résistances nationales au recul des compromis sociaux anciens. Il était politiquement impossible de casser ostensiblement et brusquement les droits sociaux, la protection sociale et les services publics auxquels les vieilles sociétés industrielles étaient désormais accoutumées. Il faillait donc créer des conditions telles que cette mutation radicalle soit constamment soutenue par des forces externes et apparemment indépendantes de la volonté des politiques. Pour briser des sociétés relativement solidaires, il fallait dresser les individus les uns contre les autres en les plongeants dans un climat de compétition permanente et généralisée, instituer un état de guerre économique dans lequel le sort de chacun dépendrait de sa capacité à se comporter en guerrier. C’est pourquoi les deux principaux leviers d’action employés par les néolibéraux ont été la libéralisation financière et l’extension du libre-échange. Par ces moyens, le politique donnait (en apparence) le pouvoir économique au marché mondial des capitaux et organisait la mise en compétition mondiale des territoires et des travailleurs. Une fois installés par des décisions politiques délibérées des gouvernements nationaux, la guerre économique et les sacrifices nécessaires pour la supporter pouvaient être présentés aux populations comme une fatalité historique baptisée « mondialisation ».

Revenons brièvement sur la séquence des décisions politiques qui ouvrent ce nouvel âge du capitalisme. La libéralisation financière connaît une première impulsion dès le milieu des années 1970. En effet, les Etats-Unis provoquent l’effondrement du système monétaire international en renonçant unilatéralement à assumer seule la contrainte qui leur incombait :La convertibilité du dollar en or (décision du président Nixon le 15 août 1971). Il s’ensuit une forte variabilité des taux de change, variabilité que la plupart des banques centrales renoncent successivement à combattre par leurs interventions sur le marché des changes. Avec des taux de change imprévisibles et très volatils, les échanges internationaux deviennent plus risqués (incertitude sur la valeur réelle des recettes d’exportation ou des coûts d’importation). Cette incertitude croissante stimule le développement de nouveaux instruments financiers spéculatifs qui permettent de se couvrir contre le risque de fluctuation des taux de change. Cependant, dans l’Union Européenne, les pays ont alors une réaction coopérative en créant le SME (Système Monétaire Européenne en 1973). De cette manière, ces pays rétablissent une stabilité des changes satisfaisante et ce tant qu’ils ne libèrent pas les mouvements de capitaux spéculatifs et maintiennent le contrôle des changes, jusqu’au milieu des années 1980. C’est dans ce second temps que les mouvements des capitaux spéculatifs vont reprendre vers la fin des années 1980 lorsque les contrôlent vont s’assouplir et que dans le même temps le développement de places fortes financières très profitables, dans le sillage de la City à Londres, vont pousser les gouvernements (UK et USA principalement) à assoir leurs économies sur un secteur financier puissant. La dérégulation devient alors un moyen de construire des places financières puissantes créatrices d’énormes richesses artificielles et (de peu) d’emploi. La dérégulation figure alors aux programmes politiques des républicains, conservateurs Britanniques et Européens de tous poils, mais aussi d’une partie des sociaux-démocrates. En réalité les richesses des spéculateurs se sont construite grâce au sang et à la sueur des travailleurs lorsque les « marchés financiers » ont ponctionnés l’économie plutôt que de la financer devenant des parasites que l’on alimente encore aujourd’hui à coup de milliards.

Une seconde vague de libéralisation va avoir lieu au milieu des années 1990 à la faveur de la crise économique de 1993. La dérégulation est alors une arme politique pour faire face à la crise, alors que la question des dettes publiques se pose, déjà ; et la rigueur une garante de l’orthodoxie budgétaire préparant l’avenir, mais surtout préservant les taux de profits et les rentes des capitalistes. L’accentuation toujours croissante du commerce international sous l’égide de l’OMC doit permettre aux économies de sortir de la crise en gagnant  des parts de marché à l’étranger, engendrant des profits sonnant et trébuchant. Trébuchant surtout pour les salariés de plus en plus soumis à la dérégulation du marché du travail, fragilisant leurs positions faces aux employeurs aux marges de manœuvres grandissantes. Un chômage de masse toujours croissant fait pression sur les salaires, ce qui est abondant est peu chère et permet l’augmentation de la profitabilité des entreprises. Le tout sous pression d’une concurrence internationale toujours plus intense. La libéralisation financière et l’extension  du libre échange sont alors les deux faces d’une même pièce du projet politique néolibéral assurant et développant les profits des capitalistes et l’augmentation du pouvoir politique de leurs idées, idées largement partagées par une médiacratie conformiste et soumise au consensus capitaliste. Ces idées sont appliquées au détriment du droit des travailleurs, de la puissance étatique et de ses fonctionnaires des services publics.

En parallèle le projet politique de monnaie unique prépare la dislocation du contrôle étatique. La future banque centrale européenne doit être indépendante des « ingérences » politiques, signant une nouvelle fois une victoire politique de l’Allemagne et des néolibéraux sur le projet européen ; à l’encontre notamment de la vision française en concurrence. Certes la stabilité des taux de change sera garantie en Europe puisque l’euro devient monnaie commune de nombreux Etats. En réalité cette situation va accentuer les concurrences interétatiques intra-européennes soumettant les sociétés à rude épreuve. Elle augmente non seulement la volatilité des valeurs financières  dans une économie européenne qui n’a jamais été aussi ouverte sur le monde, construisant une sphère financière hypertrophié ponctionnant l’économie réelle plutôt que la finançant, mais elle met surtout en exergue les différences structurelles entre économies européennes, sans prévoir de mécanisme politique pour venir corriger ces déséquilibres. Un budget cosmétique européen établit à 1% du PIB ne peut en aucun cas venir réduire les écarts immenses entre Etats membres. Pire, la volatilité du système financier va engendrer des bulles spéculatives dans des Etats artificiellement dopé au crédit facile (sud de l’Europe), sans tenir compte des fondamentaux économiques, qui à éclatement de ces bulles, vont laisser apparaitre les inégalités croissantes engendrées par ce système ainsi que laisser les Etats sans ressources, puisqu’ils ne peuvent plus faire marcher la planche à billet et se financer auprès de leurs banques centrales.

Les « marchés » vont alors grâce à la dérégulation détenir une arme imparable : la dette.  Et ils vont en user et abuser. Par le chantage. Depuis que les Etats ne peuvent plus se financer par le biais de leur banque central, ils sont obligés de se financer sur les marchés financiers. Les dettes d’Etats passent donc entièrement dans les mains des acteurs privés. Il faut préciser que la dette est l’origine même de la création des banques et du système capitaliste. C’est la capacité d’obtenir des liquidités supérieures à celles que l’on possède en échange d’un prix à échéance (taux d’intérêt, le prix de l’argent), afin de procéder à des investissements qui nous rapporterons un supplément de revenue à l’avenir, revenu qui est attendu comme  supérieur  au prix de l’argent emprunté (effet de levier). L’existence même des banques se justifie par la capacité de prêt et d’endettement. Il est sain que tout acteur économique et étatique soit déficitaire raisonnablement en vue de procéder à des investissements. C’est l’utilisation de la dette qui devrait être discuté, pas le mécanisme de la dette en sois, même pour les Etats. Mieux vaut un Etat endetté et prêt à investir que des acteurs privés endettés a outrance pour satisfaire leurs consommations et la construction de leurs rentes.

Les marchés vont utiliser la dette pour justifier les politiques d’ajustement structurel (processus de Washington) dans les pays en voie de développement (par le biais du FMI). Ces politiques ont pour but de mettre en coupe réglé l’économie pour satisfaire à tout prix les spéculateurs et éviter la faillite des Etats afin qu’ils puissent rembourser les acteurs privés, au détriment du bien-être de leurs populations. C’est actuellement la situation en Grèce à qui l’on refuse le défaut de paiement au nom d’une solidarité européenne factice qui coûte à tout le monde beaucoup plus chère, sauf aux banques.  Dans les pays développés la dette est aussi utilisée dans cette optique par l’argumentation fausse, et culpabilisatrice à dessein des opinions, d’un report de la dette  sur les générations futures, nos enfants. C’est une manipulation, le prix de la dette s’apprécie à l’instant T sur les fondements économiques actuels et ceux qui payent la dette sont les générations d’aujourd’hui, par les taxes et les impôts. Cette situation est d’autant vraie que ce sont les marchés qui fixent le prix, alors même qu’ils sont aveugles à long terme et irrationnels. D’ailleurs, on oublie souvent et intentionnellement de mentionner les actifs que l’on possède pour ne pas les mettre en balance avec la dette que l’on a au bilan. C’est que la dette ne fait pas le poids face aux actifs dans le cas de la France. De plus, ou oublie de mentionner les avantages retirés de la dette passée pour notre de notre générations : économie plus performante ? Meilleurs répartition des richesses ? Meilleure éducation ?  Meilleure santé ? Meilleure situation écologique ? Bref, on ne pose jamais les bonnes questions.

Rajoutons, comme je le montre dans mon deuxième article sur la crise, que le pouvoir des marchés est illusoire, car ils ne possèdent de pouvoir que ce que les politiques nous font croire qu’ils possèdent, que cela soit d’ailleurs vrai ou pas. Il n’a absolument rien d’inéluctable. La meilleurs preuve de l’absence de réel pouvoir des marchés et qu’ils réagissent à toute déclaration ou intention politique. Réagissent et non pas agissent. L’initiative est toujours politique. D’ailleurs Joseph Stiglitz ne s’y trompe pas, dans son dernier livre Le prix de l’inégalité: « Si les forces du marché jouent un certain rôle dans la création de notre niveau actuel d’inégalité, elles sont en dernière analyse modelées par la politique. Nous pouvons remodeler ces forces du marché pour qu’elles nous rapproche de l’égalité ». Ce que la politique à mal fait, elle peut le défaire et donc reprendre ses prérogatives face aux marchés. Cette politique a des conséquences, mais les Etats sont suffisamment puissants pour réagir et prendre les mesures qui s’imposent. Mais cela demande un courage politique certain, une forte volonté, une grande persévérance, et une vue à long terme qui suppose le courage de ne pas s’attacher au pouvoir.  On a les élites que nous méritons.

Enfin, les « marchés » nouvelles idoles des sociétés modernes qu’il faut de manière incantatoire « rassurer » n’ont rien d’une entité homogène. Les « marchés » sont composés d’un ensemble inextricable d’acteurs, nationaux et internationaux, en concurrence permanente pour l’accaparement maximum des richesses de l’économie réelle, concurrence ou tous les coups sont permis. Ils n’ont rien de monolithiques. Ce sont des acteurs sociaux comme les autres. Ils peuvent disparaître, comme les autres.  Sont-ils utiles à l’économie ? Non. Le financement de l’économie par les banques est suffisant. Alors qu’attentons nous pour fermer la bourse ?

3 réactions

  1. #1 Melkion le 29 août 2012

    Je ne comprends toujours pas ta définition de ces neo-libéraux dont tu ne m’as toujours pas dit qui ils étaient. Des noms ! Des preuves du complot qu’ils ourdissent ensemble contre le monde entier à leur seul profit ! :D

    « Revenons brièvement sur la séquence des décisions politiques qui ouvrent ce nouvel âge du capitalisme. La libéralisation financière connaît une première impulsion dès le milieu des années 1970. En effet, les Etats-Unis provoquent l’effondrement du système monétaire international en renonçant unilatéralement à assumer seule la contrainte qui leur incombait :La convertibilité du dollar en or (décision du président Nixon le 15 août 1971). »
    Je rappelle que les libéraux sont pour le retour à l’étalon-or à minima.

    « L’accentuation toujours croissante du commerce international sous l’égide de l’OMC doit permettre aux économies de sortir de la crise en gagnant des parts de marché à l’étranger, engendrant des profits sonnant et trébuchant. »
    Je rappelle que les libéraux sont pour la suppression de ce genre d’organisme supra-national qui vit sur les subsides des contribuables et n’a aucun compte à leur rendre.

    « Trébuchant surtout pour les salariés de plus en plus soumis à la dérégulation du marché du travail »
    Je rappelle qu’entre 2005 et 2010, le code du travail est passé de plus de 2600 à plus de 3200 pages, ce qui représente près d’une page supplémentaire tous les trois jours ! La dérégulation n’est plus ce qu’elle était…

    « En parallèle le projet politique de monnaie unique prépare la dislocation du contrôle étatique. »
    Je rappelle que les libéraux sont contre l’euro, pour les monnaies libres !

    « Il faut préciser que la dette est l’origine même de la création des banques et du système capitaliste. »
    Non ! La création monétaire doit être adossée à une garantie, au choix, en métal précieux, sur un panier de devises, des matières premières, etc… Pas sur du vent et la coercition étatique !

    « Les marchés vont utiliser la dette pour justifier les politiques d’ajustement structurel (processus de Washington) dans les pays en voie de développement (par le biais du FMI). »
    Je me répète ici : Les libéraux sont pour la suppression de ce genre d’organisme supra-national qui n’a aucun compte à rendre.
    D’ailleurs s’il n’y en avait qu’une à supprimer, je choisirais le FMI. Ici, on se rejoint.

  2. #2 Niggzs le 29 août 2012

    Je ne considère pas le néolibéralisme comme un complot, c’est un système idéologique qui se met en place petit petit et qui engendre des comportements politiques, intellectuels et sociaux et donc aussi des institutions. C’est une vision du monde qui s’impose aux acteurs sociaux. J’avais posé une définition plus précise dans mon dernier article en commentaire.

    Tu évoques un libéralisme que plus personne ne comprend en tant que libéralisme. Le sens du terme a évolué, ce n’est plus dans son acception classique qu’il est d’aujourd’hui utilisé. C’est dans le sens actuel qu’il faut comprendre l’utilisation des termes.

    Ce n’est parce que le code du travail est plus lourd qu’il n’est pas plus flexible et insécurisant. Le code du travail s’applique d’ailleurs aussi aux employeurs, il n’est pas exclusif pour les travailleurs. Tout comme la concurrence exige une forte implication étatique pour qu’elle existe réellement, la flexibilité et précarisation du travail aussi.

    Je ne suis pas forcément pour la suppression du FMI mais plutôt des politiques qu’ils met en oeuvre. Cela dit, si les choses étaient que je le voudrais, il deviendrait inutile et donc disparaîtrais de fait.

  3. #3 Melkion le 29 août 2012

    Tu emploies des termes qui ont de fortes connotations guerrières qui suPeterèrent une manipulation à grande échelle et qui rappellent ceux qu’utilisent en général les adaptes de théories peu recommendables (« nouvel ordre libéral », « projet politique », « arme politique », « mettre en coupe réglé l’économie », « construire des places financières », etc…). On croirait le récit d’une bataille. Or, le libéralisme s’oppose à tous les constructivismes, aucun dessein particulier ne l’anime sinon celui de la défense de la liberté.

    Le libéralisme que j’évoque est celui de tous les libéraux qui ont lu au moins un auteurs libéral dans leurs vies (Constant, Bastiat, Jefferson, Hayek, Tocqueville, Aron, Leoni, Salin, Rothbard, pour en citer quelques uns qui me viennent spontanément à l’esprit parmi la myriade de penseurs). D’où ma perpétuelle question : pourquoi associer le mot libéralisme à des acteurs qui n’ont de près ou de loin aucun rapport avec cette philosophie ? On peut appeler ce système oligarchie, capitalisme étatiste de copinage, ploutocratie, par exemple, qui sont plus proches par définition de ce que tu décris. Remplace neo-libéralisme par neo-communisme, ton texte ne perdra pas son sens à mes yeux :D Quand j’entend dans une conversation que Christine Lagarde est la chantre du libéralisme mondial, je sors mon dictionnaire !

    Comme le disait Ciceron, « plus il y a de lois, moins il y a de justice ». L’inflation législative n’engendre jamais plus de libertés, uniquement plus de contraintes.

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