Comprendre la crise : le tournant néolibéral

Publié le 07 mai 2012 à 17h05 dans Idéologie & La crise & Politikè

Nous poursuivons notre série pour comprendre la crise en abordant le troisième âge du capitalisme. Nous diviserons en trois temps et donc en trois articles, notre analyse de ce tournant pour avoir le temps de comprendre pourquoi et comment s’est déployée la méthode libérale ces quarante dernières années. Cet article sera plus factuel que les deux suivants et s’attachera davantage à comprendre pourquoi les sociétés occidentales vont de manière décisive engager une rupture avec les trente glorieuses. Suivra la méthode employée par les néolibéraux pour imposer leurs politiques économiques et sociales sur les plans nationaux et internationaux, avant d’aborder de manière succincte les éléments politiques qui peuvent expliquer l’effondrement ou les résistances à ces changements.

Nos démocraties semblaient bien plus résistantes au sortir de la guerre qu’auparavant. Elles semblaient vaccinées du nationalisme obscurantiste qui les avait faites trébucher dans les années 30. Le progrès social des trente glorieuses semblait en marquer l’aboutissement. Les sociétés occidentales ne cessaient de s’accroître et la justice sociale progressait.

Pourtant, elles vont permettre l’élévation et la victoire d’une idéologie politique déconstruisant la démocratie pour une « démocratie minimale » s’apparentant en réalité à une pure et simple oligarchie, elle anti-démocratique, trouvant son aboutissement aujourd’hui dans les Etats européens. Il aura fallu presque 30 ans. Le tournant néolibéral va ainsi démontrer que la démocratie est définitivement le régime politique le plus faible de tous, car on le croyait alors inattaquable ; et sans doute aussi le plus inatteignable. La démocratie nourrie ses propres ennemis par l’acceptation de ses propres critiques, elle reste donc très vulnérable.

Le néolibéralisme est un courant politique qui n’est pas totalement nouveau à son arrivée au pouvoir au tournant des années quatre-vingt, puisqu’il est le rejeton idéologique des idées libérales du XIX et début du XXème siècle. Le modèle néolibérale apparait sur le plan théorique dès la fin de la guerre et s’oppose dès le départ au compromis fordiste et modèle keynésien défavorable à la bourgeoisie, aux actionnaires, à tous ceux qui pouvaient tirer avantage d’une société moins solidaire laissant libre cours à la compétition des intérêts privés. Une minorité toujours puissante et influente va tenter d’inverser le sens de l’histoire qui avait tourné en sa défaveur dans les années 40 afin de saisir les occasions de restaurer un ordre ancien où la société devant se conformer à ses exigences et/ou ses idées que ce soit d’ailleurs pour des raisons idéologiques ou d’intérêt économique.

La société du Mont-Pèlerin, think thank néolibérale très actif pour promouvoir l’idéologie de marché, est fondée en 1947, entre autre par Friedrich von Hayek et Milton Friedman, philosophe et économiste influent. C’est l’exemple le plus frappant de cette minorité héritière de l’ancienne oligarchie marginalisé dans le contexte géopolitique très particulier de l’après-guerre. Celle-ci était prête et déterminée à saisir la moindre occasion à reprendre le pouvoir dans un contexte de nature à inverser le rapport des forces en présence. Les économistes néoclassiques (l’école Autrichienne, l’école de Chicago) vont donner naissance au néolibéralisme théorisé par les courants monétaristes, de l’économie de l’offre, les néo-institutionnalistes et néo-fonctionnalistes à la fin des années 70. Ces théories vont influencer toutes les politiques publiques depuis les années 80 et formeront la bible de la construction européenne.

Or cette occasion de reprendre le pouvoir dans un contexte de nature à inverser les rapports de forces en présence va advenir. Un ensemble de facteurs a contribué à discréditer le modèle d’économie administrée hérité de l’après-guerre ainsi que les forces politiques qui l’ont soutenue pour produire une inversion des rapports de forces, conduisant aux victoires électorales des néolibéraux.

L’essoufflement du modèle fordiste, les limites des politiques keynésiennes face à une crise économique suite aux chocs pétroliers, l’étouffement des libertés publiques dans un contexte de guerre froide et de contestations anticoloniales ; ont rendu ce modèle perméable aux critiques déstabilisantes, qu’elles soient libertaires, socialistes ou de réactionnaires, remettant en cause le consensus autour du contrat sociale édicté après la seconde guerre mondiale.

Il faut bien comprendre la nature de ce résultat : la victoire politique d’une nouvelle génération au pouvoir, déterminée à rompre avec tous les compromis de l’après guerre. Ces gouvernants ont alors une idéologie officielle et un projet politique. En substance, une société de marché dans laquelle chacun est responsable de son sort et ne peux compter que sur ses propres capacités pour s’engager dans la libre compétition avec tous les autres membres de la société. La « main invisible » du « marché libre accomplit alors un miracle : quoique chacun poursuive uniquement son intérêt personnel en se fichant pas mal du bien commun, le libre-échange entre tous produit un résultat collectif conforme à l’intérêt général. Néanmoins, il faut maintenir un « Etat minimal » qui assure la défense nationale, la sécurité physique des individus et le respect des contrats et des biens privés. L’initiative privée et la libre concurrence étant réputées toujours plus efficace que la coopération et la solidarité collective, toutes les activités humaines doivent être organisées sur le modèle du marché libre. En plus d’être faux sur le plan théorique (voir par exemple, « Les vraies lois de l’économie » par Jacques Généreux), cet habillage intellectuel masque un projet politique et une ambition bien plus triviale : une nouvelle oligarchie s’organise pour abolir la redistribution du pouvoir et des richesses que l’ancienne oligarchie avait dû concéder après la guerre. Ce n’est donc pas l’Etat minimal qui est visé, mais la démocratie minimale. Il s’agit de mettre l’Etat à l’abri des revendications populaires et d’exploiter au contraire sa puissance au service d’intérêts privés (voir Hervé Kempf « L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie »). Le pouvoir Sarkosyste a poussé ce système tellement loin qu’il en devenait incroyablement flagrant.

La crise économique des années soixante-dix à donc portée au pouvoir des conservateurs et réactionnaires, formant un curieux mélange : leurs programmes politiques étaient basés à la fois sur la volonté de réhabiliter l’autorité conservatrice tout en promouvant la dérégulation économique et les libertés des capitalistes. Fondamentalement, ils se sont construit en réaction aux poussés libertaires des mouvements des droits civiques, des mouvements de mai 68, et posés en protecteur des populations face à la crise économique.

Le programme néolibéral va être mis en œuvre de manière méthodique après la victoire politique des personnalités portées par des entourages réactionnaires et influencés par les modèles néolibéraux, M. Thatcher en Grande-Bretagne (1979), R. Reggan aux Etats Unis (1980). En matière économique, un seul mot d’ordre, mettre fin à la baisse tendanciel du taux de profit, un seul moyen, la dérégulation, une arme, la dette du pays et sa monnaie. Ce programme ne sera pas sans effets: explosion des profits, augmentation des inégalités, appauvrissement d’une large part la société, déconstruction de l’Etat providence, dépérissement et privatisation de celui-ci au service d’une seule classe sociale élitaire, les capitalistes. La France n’échappera pas à ce modèle après la rupture de 1983 et l’échec de la relance isolée des années 1981-1982. Mais elle y résistera mieux que d’autres jusqu’à ce que N. Sarkozy arrive au pouvoir, au moment même où ces thèses seront battues en brèches. L’Angleterre de Tony Blair s’enfoncera dans ce nouveau consensus capitaliste dans les années 1990 tout comme l’Allemagne de Gerhard Schröder au tournant des années 2000 notamment « grâce » aux fameuses lois Hartz, du nom du ministre du travail qui les mit en œuvre (voir en fin d’article).

La mise en œuvre de ce projet ouvre un troisième âge du capitalisme : celui de la mondialisation d’un système économique et social dominé par des exigences de rentabilité financière, « le capitalisme financiarisé ». Mais ce projet politique est difficile à mettre en œuvre dans des sociétés qui pendant les trente ans précédent ont construit un modèle social radicalement différent. Pour briser la résistance des peuples, le pouvoir politique néolibéral va employer des méthodes encore en cours aujourd’hui. C’est l’objet du prochain article de ce dossier.

 

Petit aparté qui nous semble important sur les les lois Hartz : Réforme majeur du marché un travail Allemand entre 2003 et 2005. Peut être d’ailleurs y reviendrons-nous tant elles sont indissociables au débat sur les causes de la crise. 

Elles visaient succinctement à donner une force supérieure à la loi aux négociations salariales entre syndicats et patronat. La loi perdait sa force protectrice des travailleurs au détriment des objectifs des capitalistes. Car le contrat et notamment le contrat de travail est basé sur une inégalité substantielle entre l’employeur et le salarié par le lien de subordination inhérente à tout contrat de travail. De plus, du à un chômage souvent élevé (l’armée de réserve des capitalistes) le travailleur potentiel est demandeur (on parle d’ailleurs de demandeur d’emploi) et donc en position d’infériorité. Par ces deux points, celui-ci est donc en position d’infériorité lors des négociations et ce rapport de force est rarement favorable aux travailleurs. La puissance des syndicats doit servir justement à contrebalancer ce rapport de force défavorable. Enfin celui-ci peut être inversé dans le cas (très rare aujourd’hui) du plein emploi, dans certains secteurs spécifiques ou sur tout le marché du travail. Les négociations par branches étaient donc plus favorables aux capitalistes que par le passé.

Ces lois ont permise une très grande souplesse de gestion dans les entreprises outre-rhin permettant des gains de productivités du travail très substantiels et des bénéfices record à l’exportation. C’est le fameux modèle Rhénan vanté par nos politiques et qu’ils veulent implanter ici.

Le revers de la médaille est une augmentation très forte du stress au travail, une explosion inouïe des travailleurs pauvres, un recul du pouvoir d’achat et de l’espérance de vie des travailleurs. Ces lois représentent en fait dumping social important puisque l’écrasante majorité des exportations Allemandes se faisait avec les autres Etats Européens, détruisant leur compétitivité, augmentant leurs déficits et chômage. La baisse de la consommation dans la plus grande économie de la zone euro a été un désastre pour les autres Etats Européen. Ajouté à cela une monnaie unique claqué pour les besoins de l’Allemagne et l’on peut aujourd’hui estimer qu’une grande partie des difficultés de la zone euro et surtout des pays méditerranés est dû aux politiques allemandes depuis 10ans.

 

2 réactions

  1. #1 Ranyanya le 8 mai 2012

    Je réagirai plus longuement plus tard, à la fin de ta présentation.

    Le point le plus frappant c’est que tu décris le système néo-libéral, un système opposé à l’oligarchie, comme étant la nouvelle ère initiée par les conservateurs issus de l’ancienne oligarchie.
    Il y a dès lors un léger problème de cohérence dans le propos.
    Comment peut-on intellectuellement qualifier de (néo)libéraux (donc issus du libéralisme idéologique, lui même issu des principes des humanistes) des personnes qui sont issus d’une oligarchie et qui tentent de se ré-approprier la main mise sur les éléments constitutifs de la société ?
    Ces gens ne sont pas des libéraux ou des néolibéraux, mais des « autocrates », donc rien à voir avec la responsabilisation des personnes morales voulues par le libéralisme et ses enfants, fondés sur les principes de droits réciproques (cf les Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789).


    Et que l’on soit clair, Hayek (Friedman ne m’a jamais vraiment intéressé comme tous les monétaristes) n’a jamais parlé de dérégulation, c’est même tout le contraire. Hayek veut des règles simples et stables. Le meilleur avatar pour lui, c’est les prix. En effet, les prix, avec les taxes qui sont affiliées, sont les indicateurs de ce qui est coûteux ou non à consommer, donc là où il y a un progrès dans l’innovation à faire pour démocratiser un produit ou un progrès « mineur » dans la fabrication de gadget pour rendre plus individuelle l’utilisation de la technologie (on remarquera que la société a globalement évoluée dans le second cas de l’innovation, faute de réels investissements).
    Hayek base tout le système (néo)libéral sur l’épargne comme moteur de l’investissement quand le système keynésien ne se base que sur les dépenses et la consommation (demande agrégée). Or, constat que l’on peut faire depuis le « New Deal », on mine l’épargne partout dans le monde et encore aujourd’hui. La France est un des derniers remparts contre la logique de la « casse de l’épargne ».

    Deux constats pour bien montrer que le système n’est pas (néo)libéral mais bien kéynésien :
    _les Etats dépensent toujours autant et ne favorise pas l’épargne. L’induction de la seule composante libérale (le taux d’intérêt des banques privées) augmente le coût du système keynésien et l’assujettissement des populations aux financiers (ce qui est voulu par ces mêmes conservateurs dont nous parlons).
    _les dépenses faussent complètement les prix des biens et services (notamment les biens issus de l’industrie pétrolifère, des hautes technologies et de l’agriculture), les marchés sont donc non libres et fourmillent d’indicateurs qui faussent les décisions des consommateurs et des investisseurs. Bref, la société est devenue complètement opaque sur tous les plans.


    Nous sommes donc dans une société oligarchique où les acteurs financiers sont les bras droit des conservateurs => c’est un capitalisme financier à tendance « libéralo-keynésienne » et non pas libéral stricto sensu qui succède au capitalisme keynésien.



    J’aime bien cette moitié de « dialogue de sourd » que nous engageons entre un politologue, toi, et un « économiste » (historien de la pensée et des faits est plus exact pour mes 2 premières années de fac puisque nous avons passé en revue toutes les évolutions de l’économie, des sociétés et de la pensée depuis la Préhistoire, allant d’Aristote à Stiglitz), moi ^^



    Donc, malgré la longueur, je suis en attente de la suite :-)

  2. #2 Niggzs le 9 mai 2012

    Premier point. Pour moi le néolibéralisme est un récit politique qui masque une réalité autre mais qu’il vient néanmoins justifier. Je me suis peut être mal exprimé dans l’article, pourtant je parle bien d’habillage intellectuelle et donc illusion politique qui servent à justifier des politiques qui lui sont parfois contraire. Ce n’est pas un manque de cohérence, mais sans doute un manque d’explication de ma part.

    C’est comme lorsque l’idéologie communiste masquait le totalitarisme soviétique qui puisait sa justification et légitimation par cette même idéologie. Pourtant cela n’empêchait pas le stalinisme d’être éloigné du communisme théorique. Mais elle agissait comme masque à ce régime de terreur.

    Ici le néolibéralisme est un récit politique qui imprègne les discours et pratiques politiques libérales ET conservatrices, bien qu’il soit théoriquement éloigné des applications qu’il vient justifier et qu’il justifie en son nom bien qu’il ne soit pas nommé.

    La théorie et la « pratique » politique/historique ne sont pas cohérente et n’ont pas forcément à l’être. Le néolibéralisme est un masque, un récit politique, une illusion cohérente mais non nommé, pour des buts non avoués.

    Je rappel d’ailleurs ce que j’ai noté dans l’article: « cet habillage intellectuel masque un projet politique et une ambition bien plus triviale : une nouvelle oligarchie s’organise pour abolir la redistribution du pouvoir et des richesses que l’ancienne oligarchie avait dû concéder après la guerre. Ce n’est donc pas l’Etat minimal qui est visé, mais la démocratie minimale. Il s’agit de mettre l’Etat à l’abri des revendications populaires et d’exploiter au contraire sa puissance au service d’intérêts privés ».

    Il ne me semble pas y avoir ici de problème de cohérence puisque la cohérence est ici même dans la paradoxe qu’elle produit. L’histoire démontre d’ailleurs que beaucoup d’idéologies finissent par produire ce genre de paradoxe en apparence incohérent; fascisme, communisme, libéralisme.

    Tu as raison ces gens ne sont pas à proprement parlé des libéraux, mais puisqu’ils justifient leurs action de cette manière, pourquoi ne pas la décrire par un nouveau concept? Néo-libéralisme? Va voir mon commentaire à mon introduction à celui de Melkion, il te sera peut être plus éclairant, en tout cas je l’espère.


    Hayek est le théoricien actualisé de la démocratie minimale c’est pourquoi ici je le cite, moins en tant qu’économiste que politiste. Il reste néanmoins un libérale économiquement qui est conservateur politiquement. Il incarne donc à mon sens l’actualité du néo-libéralisme politique. Mais je ne peux peut être me tromper.

    Reprenant ce que je disais plus haut, je suis d’accord avec toi sur la réalité économique actuelle, mais seulement sur le plan national, car cela n’est pas vrai au niveau européen du marché intérieur (ordo-libéralisme) et internationale (dérégulation et libéralisme économique). Je vais expliquer cette situation dans mes prochains points IV et V. Car il n’y en effet par d’incohénce. J’espère pouvoir le démontrer dans mes deux prochains article et donc te répondre indirectement ;)

    Sur ton petit constat: » Nous sommes donc dans une société oligarchique où les acteurs financiers sont les bras droit des conservateurs => c’est un capitalisme financier à tendance « libéralo-keynésienne » et non pas libéral stricto sensu qui succède au capitalisme keynésien ». Tout à fait d’accord là aussi.

    Je ne le considère pas comme un dialogue de sourd :) car nous somme proche, c’est en tout cas l’impression que j’en ai. Je prend il est vrai un point de vu politique et non d’économiste, mais j’entend démontrer la cohérence qu’il y a entre les deux, je l’espère.

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