Comprendre la crise : Les trois âges du capitalisme

Publié le 20 avril 2012 à 16h05 dans La crise

Nous poursuivons notre petite histoire du capitalisme pour comprendre la crise mondiale actuelle.

Comprendre notre époque c’est comprendre comment elle est apparue. On ne peut comprendre l’actuel régime politique et économique en occident si l’on ignore d’où il vient. Il nous faut donc faire un détour historique indispensable. Car ce régime économique n’est pas tombé du ciel, il n’est ni naturel, ni éternel mais construit socialement. Comme tous les systèmes sociaux, il ne représente qu’un moment historique particulier, lui-même engendré par une histoire mêlée de mutations technologiques, démographiques, culturelles, sociologiques, cognitives ; de batailles politiques et idéologiques ; de luttes sociales, de conflits d’intérêts, de lutte de pouvoir entre groupes sociaux, nations, voir de civilisations, pour la suprématie politique nationale et mondiale; de réussites et d’échec, de désastres et de découvertes. La mondialisation n’est pas la fin de l’histoire chère à F. Fukuyama, elle est le produit d’un passé et l’avenir d’un futur. C’est un moment historique, une photographie de l’histoire des hommes et des civilisations. Ce moment historique à ceci de particulier sur les précédents, qu’il correspond à une globalisation humaine et à une mondialisation d’un projet politique. Il est unique, car globalisé dans ses ressorts et conséquences mais finalement banal, car historiquement humain.

Le capitalisme va connaitre une première phase libérale du XIXème jusqu’aux années trente parce que l’on va appeler « la première mondialisation ». Le capitalisme de cette première période va s’effondrer avec fracas dans la Grande Dépression, débouchant sur le nationalisme, le fascisme et le nazisme et finalement sur la grande catastrophe de la deuxième guerre mondiale. De ce traumatisme et des nouveaux rapports de forces politiques émergents après la guerre, une nouvelle phase du capitalisme dans les démocraties occidentales va apparaitre. Cette phrase est caractérisée  par un compromis entre le capitalisme et le socialisme.

Les trente glorieuses (1945-1975) vont être le fruit d’un triple consensus pour rejeter le pouvoir de la finance, de l’argent, des rentiers et de leurs excès. Il va reconnaitre la construction d’un Etat intervenant et devant intervenir dans la régulation de l’économie nationale et pour contribuer à la mise en place d’institutions internationales de coopération concourant activement à la stabilité politique, économique et financière (ONU, Banque Mondiale, GATT). Enfin la puissance des partis communistes, l’URSS qui représente alors une alternative politique et sociale possible pour les travailleurs occidentaux et la peur du communisme va inciter les forces conservatrices au compromis social. La conséquence est que le système économique et social des tentes glorieuses va s’éloigner du capitalisme et de l’économie au sens strict des termes, car ne sont ni les marchés ni les actionnaires qui vont jouer un rôle déterminant dans la production et la répartition des richesses. L’intense développement économique, démographique et social de cette période est celle d’une économie sociale – capitaliste dirigé ou orienté par l’Etat.

On l’oublie souvent, tant cela peut sembler aujourd’hui incongru pour bon nombre d’entre nous, mais les prix (argent, travail, logement, énergie, produit de base) n’était pas librement négocié sur des marchés, mais réglementés. La plupart des salaires étaient indexés sur l’inflation. Les pertes de pouvoir d’achat étant donc presque inexistantes. Tous les domaines considérés comme des biens publics essentiels, eau, énergie, transports, communication, santé, éducation étaient entièrement ou partiellement nationalisé. De nombreuses activités économiques et industrielles sont confiées à la puissance publique. Des politiques industrielles, monétaires et budgétaires soutiennent la croissance. Les services publics étaient alors très développés, soutenues par des prélèvements sociaux et fiscaux relevés. La monnaie elle-même considéré comme un de ces services était encore sous contrôle étatique à travers la Banque de France. Les finances publiques et leurs dettes étaient en très grande partie dépendantes de l’Etat puisque les emprunts sur les marchés financiers étaient interdits (jusqu’en 1973). L’Etat se refinançait auprès de la banque de France, ce qui équivalait à faire fonctionner la planche à billet. La dette publique était donc majoritairement sous contrôle étatique, ou de petits épargnants peu puissant et non à la merci des marchés financier comme actuellement. Les législations européennes encore très faibles et le contrôle de sa banque centrale permettaient à l’Etat de garder la pleine maitrise de ses politiques économiques, financières et budgétaires. La protection sociale est alors financée par des prélèvements très élevés. Le système fiscale était amplement redistributif envers les plus en difficulté de la société et taxait les plus aisés à hauteur de leurs revenus. L’impôt sur le revenu pouvait ainsi taxer jusqu’à plus de 70% du revenu de la dernière tranche d’imposition, (ou taux marginal d’imposition du revenu). Les revenus du capital étaient plus taxés que les revenus du travail, décourageant les comportements de rentier et l’épargne. L’économie était soutenu par une politique monétaire expansive induisant une inflation maîtrisés, détruisant par la même la rente et favorisant l’investissement. Le compromis fordiste instaurait dans les entreprises une répartition des gains de productivités plus favorables aux salariés. La part des bénéfices dévolus au travail représentait en moyenne 60% au sein des entreprises, qui rétribuaient le capital à hauteur de 40%. De puissants syndicats défendaient les intérêts des classes laborieuses faces aux possédants, sans pour autant détruire les intérêts des entreprises. Les droits syndicaux et sociaux sont alors revalorisés. Des politiques de revenu et la répartition des gains de productivités vont favoriser une augmentation historique du pouvoir d’achats, notamment des bas salaires. Dans les grandes entreprises privées, les actionnaires ont eu un pouvoir limité du fait des entraves légales à la libre circulation des capitaux. Le chantage à l’expropriation des capitaux ne pouvait exister. Le taux de rentabilité financier sur les actions est très modéré (de 3 à 5%). La fourchette des salaires était de 1 à 30 en fonction des pays (jusqu’à 1 à 200 aujourd’hui). Certes les profits n’ont pas été aussi élevés que dans les années des trente piteuses (1975 – 2007)  qui vont suivre, mais l’entreprise capitaliste n’en continuait pas moins à fortement prospérer.

Cette période des trente glorieuses va aussi se distinguer  de la période précédente par la multiplication des instances de coopération économique au niveau international. On peut citer le FMI, la Banque Mondiale, l’OIT etc. De plus, une amorce d’intégration économique va s’installer en Europe (CEE). Le système monétaire internationale est alors régit par les accords de Bretton Woods (1944)  et assure une assez bonne stabilité des taux de change jusqu’en 1971. Cette stabilité va favoriser le développement du commerce international en limitant les risques de change encourus par les exportateurs et les importateurs. Les capitaux s’échangent librement pour le financement de ce type d’opération, mais les Etats peuvent dans le même temps mettre en place un contrôle des changes, des restrictions réglementaires aux transactions financières internationales pour les autres opérations, de type placements à court terme et investissements.

Il ne convient pas ici d’exalter le modèle des trente glorieuses, tant cela aurait aujourd’hui peu de sens, compte tenu des bouleversements apparus depuis, sur les plans politiques, sociaux ou internationaux. Il ne convient pas non plus de réclamer un retour en arrière ou d’exprimer des comparaisons peu pertinentes au vu des contextes différents. Néanmoins, il nous fallait rappeler succinctement les grands traits qui caractérisaient la réussite des trente glorieuses puisque c’est dans la contestation de ce modèle qu’est née l’idéologie néolibérale à l’origine du système qui s’effondre aujourd’hui sous nos yeux.

Ce modèle économique socialiste avait court aussi bien aux Etats Unis (le fameux New Deal), qu’en France, en Grande-Bretagne, en Italie, dans les sociétés du nord de l’Europe, au Japon ou en Allemagne de l’ouest (le modèle Rhénan, sans doute le plus éloigné), tout en restant démocratique, dans des sociétés le plus souvent très ouvertes et stables politiquement (avec évidement des particularités nationales et contextes différents). Ses réussites sont incontestables et parlent d’elles-mêmes. Certes, il ne faut pas négliger les limites de ce modèle, d’un système fordiste aliénant et standardisé, porté par de très faibles coûts de l’énergie, à une certaine sclérose de la vie démocratique et culturelle, sans parler de ses impacts écologiques désastreux. Mais plus important pour notre démonstration, c’est que le modèle économique néolibérale actuel s’est construit contre et à l’opposer des trente glorieuses, opérant un virage politique à 180° dans les sociétés occidentales à la partir des années soixante-dix. Ce modèle va s’épanouir pendant les trente piteuses (1975 – 2007) jusqu’à la crise actuelle, période que certains économistes commencent à appeler la Grande Régression (2008 – 2012).

Nous verrons dans un prochain article pourquoi et comment ce nouveau modèle politique s’est construit et à remplacé le précédent.

 

 

 

2 réactions

  1. #1 Ranyanya le 23 avril 2012

    Très bonne explication historique. Tu as lu et écouté les bonnes choses (allez, j’ose dire les mêmes que moi ^^).

    Une chose est occultée néanmoins, l’investissement massif via le Plan Marshall des USA en Europe sans lequel l’Europe ne se serait pas relevé et qui était la première pierre posée à l’édifice du néolibéralisme grandissant aux USA déjà à l’époque.
    Investissement visant évidemment comme tu l’as souligné à s’opposer économiquement au modèle soviétique.
    Les financiers ont juste étaient patients.

    En France, la Constitution de 1958 annonçait déjà le retour des marchés financiers qui date de 1973 suite au fiasco de la IVème République (fiasco maîtrisé bien évidemment par les puissances financières qui ont apporté toute l’instabilité au système à travers de nombreuses magouilles encore nébuleuses aujourd’hui).
    Étonnante Constitution de 1958 voulue par un certain De Gaulle et écrite par un certain Debré. De Gaulle qui écrira plus tard : « Je laisse la France à son pire ennemi, l’argent. » (plus ou moins)

    Excellent article malgré quelques coquilles ;-)

  2. #2 Niggzs le 23 avril 2012

    Certes je n’ai pas évoqué le Plan Marshall qui est primordiale pour l’Europe à cette époque, car je ne pouvais tout évoquer. Il représentait, c’est vrai, le néo-impérialisme américain. Ce plan va structurer l’Europe de l’époque et donc celle d’aujourd’hui, car il était aussi conçu comme un instrument d’opposition au bloc de l’est. Les USA faisait d’une pierre deux coups avec ce plan. Et il a très bien fonctionné.

    N’hésite pas à me faire part des coquilles de l’article, d’autant plus que je peux le mettre à jour (sur les fautes d’orthographe notamment).

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